22 juin 2017

Le metteur en scène qui avait cru trouver l’amour de sa vie

J’étais en tournée au Maroc, à Marrakech. La seule évocation du nom de cette ville mythique permet à l’auteur de passer au pilotage automatique : cela donne :

Ah, Marrakech, ah les souks, Mon Dieu et la place, la place avec les oranges, et le muézin, oh le muézin, et Goytisolo, t’as lu Goytisolo, non, mais je rêve, et Bowles, arrête, ça me donne des frissons, et la médina, mon dieu, les couleurs, le thé à la menthe, et les épices mon Dieu, les épices et les Pink Floyd, et les couchers de soleil sur les remparts, ne m’en parle pas, j’ai tout sur mon Ipad, et, arrête tu vas me faire pleurer, et ces couscous au safran et au miel roulés à la main par des filles que l’on paie un euro par an, tu en manges tes doigts, et tous ces garçons et ces filles que l’on dirait sortis d’une toile de Delacroix et qu’on peut niquer à volonté pour 100 dirhams, mon Dieu, et les soirs tu entends the Road to Escondido de JJ Cale en fumant des pétards du Rif que l’on dirait roulés par Guerlain en personne tant ils sentent le Shalimar, et je ne parle pas de ces nuits banches passées dans la palmeraie au milieu des jasmins, des pistaches et des préservatifs XXL, j’ai tout sur mon Samsung Tab.

J’étais donc à Marrakech et j’avais rendez vous avec mon metteur en scène parisien. C’était un garçon gentil, gentil au sens où l’entendait l’église aux premiers siècles, c’est-à-dire quelqu’un qui n’a pas été touché par la grâce de Jésus, et encore moins par celle du théâtre.

Nous avions rendez vous à midi et j’ai attendu longtemps. Vers 14 heures je vois le gentil metteur en scène venir vers moi, transfiguré, le visage rayonnant, les yeux brillants, les mains tremblantes. On aurait dit l’extase de sainte Thérèse D’Avila :
— Ça fait deux heures que je t’attends
— Tu ne sais pas ce qui m’est arrivé. J’étais dans la médina, soudain, il y a un homme, grand, brun, très raffiné, qui vient vers moi, me regarde dans les yeux, mets ses mains sur mes épaules, et, au bout d’une minute ou deux, il me dit : « Jamais je n’ai vu une lumière pareille sur la visage de quelqu’un. Je sens que tu es mon frère, que tu vas devenir mon frère ». Et là, il m’embrasse. Excuse-moi, je sais que tu ne comprends pas ce truc entre les mecs, mais je peux te dire que c’était fort.
— Et alors ?
— Alors, il m’a dit de le suivre dans les dédales de la Médina en faisant attention de ne pas être suivis. Nous sommes arrivés devant une grande porte. L’homme a regardé autour de lui et une fois assuré que personne ne nous suivait il m’a demandé de rentrer furtivement avec lui. A l’intérieur, c’était la caverne d’Ali Baba. De nouveau il m’a pris dans ses bras. Il m’a dit  » maintenant que tu es mon frère, je vais te faire des cadeaux, mais des cadeaux rien que pour toi. Il m’a montré un tapis qu’il a déchiré en me disant que c’est un tapis pour les touristes, puis il en a pris un autre en me disant qu’il était pour moi. Après il a pris une lampe qu’il a jeté par terre, en me disant qu’elle était pour les touristes et ainsi de suite…

— Et il t’a donné ou vendu ?
— Vendu, mais ce n’est pas ça qui compte
— Et ton frère il t’a vendu quoi ?
— Deux tapis, un abat-jour, un miroir, un luminaire, des cendriers, et des assiettes
— Pour combien ?
— Les tapis étaient de valeur, il m’a fait le tout pour huit cent euros.

J’ai demandé au metteur en scène de me montrer la caverne d’Ali Baba. Nous avons sonné à la porte. L’homme nous a ouvert. J’ai découvert alors le fatras le plus incroyable que j’ai connu, à l’intérieur étaient entassés des breloques fabriquées par je ne sais quelle usine de Guangdong. Les affaires du metteur en scène étaient déjà emballées et déposées à l’entrée.

Le metteur en scène regarde l’homme et me regarde en me disant :
— Tu en penses quoi ?
— Je crois qu’il t’a niqué profond
— Moi, je pense que tu es comme tous les Parisiens tu te méfies de tout. A ces mots, il avance vers l’homme pour l’enlacer :
— Mon frère
L’homme le repousse et lui dit
— Ton frère c’est fini tu prends tes affaires et tu files.

Le visage du metteur en scène se décompose. Il a les larmes aux yeux. Nous mettons les tapis sur notre dos et filons à l’hôtel. Sur le chemin, je suis pris d’un fou rire inextinguible pendant que mon metteur en scène chialait
— Je m’en fous de l’argent j’ai cru vraiment qu’il allait m’aimer.

Nous arrivons à l’hôtel, un quatre étoiles, j’enlève ma veste que je laisse sur une banquette à la réception, et voyant la peine de mon camarade, je lui propose de lui offrir un pot devant la piscine. Le garçon ramène les bières, et je m’apprête à régler puis je me rends compte que j’ai laissé mon enveloppe avec tout le fric dans ma veste. C’était au temps où on n’avait pas encore peur de payer les auteurs et les comédiens pour leur travail. Je cours à la réception, la veste est bien sur la banquette, mais mes 800 euros à moi ont disparus :

Nous finissons la nuit tous le deux face à la piscine et en larmes, mon metteur en scène pour un amour évanoui et moi pour mes cachets volatilisés. Ah Marrakech, le couscous au pignon… Etc.

Mohamed Kacimi

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