21 avril 2017

Le pragmatisme

Le relativisme conduit naturellement au scepticisme : si la connaissance est toujours relative à celui qui connaît, il est évident qu’il n’y a pas de vérité valable pour tous. Toutefois Protagoras pense qu’il existe des opinions avantageuses et que ce sont elles qui tiennent lieu de vérité :

Socrate. Maintenant tu vas peut-être me demander ce que pourra dire Protagoras pour défendre sa doctrine. N’essaierons-nous pas de le formuler ?

Théétète. Certainement si.

Socrate. Il fera valoir tout ce que nous-mêmes nous disons pour le défendre, puis j’imagine qu’il nous prendra corps à corps et nous dira sur un ton méprisant : « Cet honnête Socrate a fait peur à un petit garçon en lui demandant si le même homme peut tout à la fois se rappeler la même chose et ne la point savoir. Comme l’enfant effrayé a dit non, faute de prévoir la conséquence de ce qu’il disait, Socrate a tourné la conversation de manière à couvrir de ridicule ma pauvre personne. Tu en prends bien à ton aise, Socrate; mais la vérité, la voici. Lorsque tu examines, en procédant par interrogations, quelque point de ma doctrine, si celui que tu interroges, répondant ce que je répondrais moi-même, vient à trébucher, c’est moi qui suis confondu; mais s’il répond autrement que je ne le ferais, c’est ton interlocuteur qui l’est. Crois-tu, par exemple, pouvoir faire admettre à quelqu’un que la mémoire qu’il a présentement d’une impression passée soit une impression du même genre que l’impression passée qu’il ne sent plus ? Il s’en faut de beaucoup. Crois-tu de même qu’il aura peine à avouer que le même homme peut savoir et ne pas savoir la même chose ? ou, s’il craint d’en faire l’aveu, qu’il admettra jamais que celui qui est devenu différent soit le même qu’avant de le devenir, ou plutôt, que cet homme soit un, et non plusieurs, et que ces plusieurs ne se multiplient pas à l’infini, parce qu’il y a changement continu, si nous devons nous garder de donner la chasse aux mots pour nous surprendre mutuellement ? Allons, bienheureux homme, poursuivra Protagoras, sois plus brave, attaque-moi sur mes propres doctrines et réfute-les, si tu peux, en prouvant que les sensations qui arrivent à chacun de nous ne sont pas individuelles, ou, si elles le sont, qu’il ne s’ensuit pas que ce qui paraît à chacun devient, ou s’il faut dire être, est pour celui-là seul à qui il paraît.

Mais quand tu parles de pourceaux et de cynocéphales, non seulement tu te comportes toi-même en pourceau, mais encore tu persuades à tes auditeurs d’en faire autant à l’égard de mes écrits, et cela n’est pas bien. Car j’affirme, moi, que la vérité est telle que je l’ai définie, que chacun de nous est la mesure de ce qui est et de ce qui n’est pas, mais qu’un homme diffère infiniment d’un autre précisément en ce que les choses sont et paraissent autres à celui-ci, et autres à celui-là. Quant à la sagesse et à l’homme sage, je suis bien loin d’en nier l’existence; mais par homme sage j’entends précisément celui qui, changeant la face des objets, les fait apparaître et être bons à celui à qui ils apparaissaient et étaient mauvais. Et ne va pas de nouveau donner la chasse aux mots de cette définition; je vais m’expliquer plus clairement pour te faire saisir ma pensée. Rappelle-toi, par exemple, ce qui a été dit précédemment, que les aliments paraissent et sont amers au malade et qu’ils sont et paraissent le contraire à l’homme bien portant. Ni l’un ni l’autre ne doit être représenté comme plus sage — cela n’est même pas possible — et il ne faut pas non plus soutenir que le malade est ignorant, parce qu’il est dans cette opinion, ni que l’homme bien portant est sage, parce qu’il est dans l’opinion contraire. Ce qu’il faut, c’est faire passer le malade à un autre état, meilleur que le sien.

De même en ce qui concerne l’éducation, il faut faire passer les hommes d’un état à un état meilleur; mais, tandis que le médecin le fait par des remèdes, le sophiste le fait par des discours. Jamais en effet on n’est parvenu à faire qu’un homme qui avait des opinions fausses ait ensuite des opinions vraies, puisqu’il n’est pas possible d’avoir des opinions sur ce qui n’est pas, ni d’autres impressions que celles que l’on éprouve, et celles-ci sont toujours vraies. Mais je crois que, lorsqu’un homme, par une mauvaise disposition d’âme, a des opinions en conformité avec cette disposition, en changeant cette disposition contre une bonne, on lui fait avoir des opinions différentes, conformes à sa disposition nouvelle, opinions que certains, par ignorance, qualifient de vraies. Moi, je conviens que les unes sont meilleures que les autres, mais plus vraies, non pas. Et quant aux sages, mon cher Socrate, je suis loin de les comparer aux grenouilles : quand ils ont affaire au corps, je les appelle médecins; aux plantes, laboureurs. J’affirme en effet que les laboureurs remplacent dans les plantes, quand ils en trouvent de malades, les sensations mauvaises par des sensations bonnes, saines, et que les orateurs sages et bons font en sorte que les bonnes choses paraissent justes aux États, au lieu de mauvaises. A la vérité, ce qui paraît juste et honnête à chaque cité est tel pour elle, tant qu’elle en juge ainsi; seulement le sage, chaque fois que les choses sont mauvaises pour les citoyens, y substitue des choses qui sont et leur paraissent bonnes. Pour la même raison, le sophiste capable de diriger ainsi ses élèves est sage et mérite un salaire considérable quand leur éducation est terminée.

C’est en ce sens qu’il y a des gens plus sages les uns que les autres, sans que personne ait des opinions fausses, et toi, que tu le veuilles ou non, il faut te résigner à être la mesure des choses; car ces considérations te prouvent que ce principe reste debout. Si tu veux reprendre la question dès le début, discute-la en opposant discours à discours; si tu préfères procéder par interrogations, interroge; c’est une méthode qu’il ne faut pas rejeter non plus, c’est même celle qu’un homme intelligent doit préférer à toutes les autres. Mais uses-en comme je vais te dire : ne mets pas de mauvaise foi dans tes interrogations. Ce serait en effet d’une grande inconséquence, quand on prétend s’intéresser à la vertu, d’être toujours déloyal dans la discussion. La déloyauté consiste ici à ne pas faire de distinction, quand on converse, entre la dispute et la discussion; dans la première, on badine et on trompe tant qu’on peut; dans la deuxième, on est sérieux et l’on redresse celui avec qui l’on converse, en se bornant à lui montrer les fautes où il est tombé, soit par lui-même, soit par suite des leçons qu’il a reçues. Si tu suis cette règle, tes interlocuteurs s’en prendront à eux-mêmes, et non à toi, de leur trouble et de leur embarras; ils te rechercheront et t’aimeront; ils se déplairont à eux- mêmes et, se fuyant eux-mêmes, ils se réfugieront dans la philosophie, afin de devenir autres et de dépouiller l’homme qu’ils étaient auparavant. Si, comme le grand nombre, tu fais le contraire, c’est le contraire qui t’arrivera, et, au lieu de rendre tes interlocuteurs philosophes, tu leur feras haïr la philosophie quand ils seront devenus plus âgés. Si donc tu veux m’écouter, tu te garderas de l’humeur malveillante et combative dont je parlais tout à l’heure, et tu examineras véritablement dans un esprit de douceur et de condescendance ce que nous avançons, en déclarant que tout est en mouvement et que les choses sont telles qu’elles paraissent à chacun, individu ou État. Sur cette base, tu examineras si la science et la sensation sont identiques ou différentes, sans t’attacher, comme tout à l’heure, à l’usage ordinaire des expressions et des mots, que la plupart des gens tirent au sens qu’il leur plaît, se jetant ainsi mutuellement en toute sorte d’embarras. »

Voilà, Théétète, ce que mes forces m’ont permis d’offrir pour la défense de ton ami, faibles secours sur mes faibles ressources. Si lui-même était encore de ce monde, il aurait défendu ses idées avec une autre magnificence.

(Théétète. Platon, traduction Émile Chambry, Garnier, éd.)