24 mai 2017

Le soir où Sarkozy chantait à Alger « elle court elle court la maladie d’amour »

Décembre 2007, Nicolas Sarkozy effectue son premier séjour officiel en Algérie. Accompagné d’une délégation pléthorique, il déclare à l’aéroport qu’il n’est pas « là ni pour s’excuser ni pour blesser« . Dans ses bagages, il y a aussi des « indigènes » : un orientaliste « islamologue », spécialiste de la danse du ventre qui tente de livre en livre de persuader les lecteurs que le Coran est un dérivé du Kama Soutra et un proxénète, émargeant au RG, encarté à l’UMP qui cherche à devenir imam à la place de l’imam de la mosquée de Paris.

Après la soirée officielle, l’ambassadeur décide de faire un dîner avec les intellectuels du pays. On convie la fine fleur de l’intelligentsia algérienne pour rencontrer le président Sarkozy. Le dîner se passe à la résidence, la Villa des Oliviers, du nom d’un de ses propriétaires, Victor Olivier, elle est située à El-Biar, en surplomb de la baie. C’est un palais ottoman, somptueux. En août 1943, le Général de Gaulle établit sa résidence aux Oliviers. Il y demeure jusqu’au 18 août 1944, date à laquelle il regagne la France. A l’entrée, on voit ses photos, et ses lettres à sa famille.

Une nuit proustienne tombe sur la baie d’Alger. Le gouvernement de Sarkozy est presque au complet. Des serveurs en livrée s’affairent, autour de la grande table, et servent des canapés aux kiwis avec un Pouilly Fumé, Henri Bourgeois, 1987. L’atmosphère est solennelle. Les convives chuchotent. Sarko met la main sur son verre et demande un Perrier. Les invités algériens dévisagent le président. Celui-ci sort un black Berry de sa poche et entame une grande conversation. De la main droite il tient le portable et de la gauche, la fourchette. A quelques chaises de là, Rachida Dati fait de même, elle sort un portable de son sac et se lance dans une course poursuite avec les SMS. L’ambassadeur regarde le plafond. Les invités ont le nez dans l’assiette. Le conseiller culturel fait tomber son briquet sous la table plusieurs fois et descend de sa chaise le chercher. Les serveurs retirent les assiettes des amuse-gueules. Ils servent des langoustes flambées au pastis. Sarko dépiaute sa pièce d’une main et pianote de l’autre. Dati ne touche pas à son assiette. Barbélivien, invité d’honneur, joue avec son couvert. Les invités chuchotent dans leur coin. La nuit tombe d’avantage sur Alger. Les serveurs reviennent et garnissent les assiettes en porcelaine de tranches d’agneau à la crème de thym, on sert cette fois-ci une Côte rôtie, domaine Corps de Loup, 1999. Sarko pique de la main gauche son agneau et de la main droite consulte sa messagerie. L’ambassadeur tente pour la énième fois
« — Nous avons avec nous… qui est un auteur
Le conseiller embraye
— Et untel qui a fait un très beau film
L’attaché culturel monte aussi au créneau
— Et demain, nous irons à Tipaza
L’ambassadeur saisit la balle au bond
— Justement, à propos de Tipaza, Camus disait que.. ».
Mais Sarko écoute son message. Les autres ministres envoient des SMS. Et Dati, sort un deuxième téléphone.
Les serveurs desservent. Ils reviennent avec le dessert. Des tartelettes avec des figues et des olives. L’ambassadeur tente :
« — C’est la spécialité du chef, les desserts sucré-salé. »
Mais personne ne fait attention à ce qu’il dit.

On passe au salon. Les invités algériens admirent le spectacle fantastique de la baie d’Alger. Les ministres français guettent les écrans de leurs Nokia. Sarko parle encore. L’ambassadeur regarde ses chaussures. Didier Barbélivien, un verre à a main, s’approche de Sarko, il lui tape sur l’épaule. Le président interrompt sa conversation et dit à haute voix
« — Attends ma chérie, j’ai une surprise pour toi » et il passe son téléphone à Barbélivien. Celui ci- entonne alors :
« — Elle court, elle court la maladie d’amour
dans le cœur des enfants de sept à soixante dix sept ans. »
Sarko reprend le téléphone et poursuit en canon :
« — Elle chante, elle chante, la rivière insolente
qui unit dans son lit les cheveux blancs, les cheveux gris »
La plupart des ministres poursuivent :
« — Elle surprend l’écolière sur le banc d’une classe
Par le charme innocent d’un professeur d’anglais.
Elle foudroie dans la rue cet inconnu qui passe
Et qui n’oubliera plus ce parfum qui volait. »

Les intellectuels algériens soupirent devant les photos de De Gaulle. A ce moment, Kouchner, resté silencieux, se lève d’un coup, entraîne Sarko vers la véranda et lui dit :
« — Écoute, Nicolas, il faut absolument faire quelque chose avec les Algériens, ils n’arrivent pas à avaler cette histoire coloniale, tu fais un geste, tu dis n’importe quoi, on est désolés, on s’excuse, on recommencera pas, trouve un truc, comme tu sais faire. »
Sarko, joue avec son portable, regarde le paysage de la baie d’Alger avec ses immeubles blancs qui scintillent même dans la nuit et assène une grande tape sur l’épaule de son ministre des Affaires étrangères :
« — Mais t’es sérieux, Bernard, avec tout ce qu’on leur a laissé et tu veux en plus qu’on s’excuse ? »
(Cette séquence sera reprise quelques jours plus tard par le Canard enchaîné)

Mohamed Kacimi

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