Le suicide en Kabylie

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Ultime prise de conscience de l’absurdité de la vie

Après Madjid, Lounes, Mokrane, Ali,… c’est au tour de Saïd, aujourd’hui, de se suicider en se pendant à un arbre ! Pourquoi la plupart d’entre eux préfèrent-ils mourir accrochés sur des oliviers ? Est-ce pour prendre à témoin cet arbre très symbolique de la souffrance des Kabyles ? Leur miroite-il un quelconque paradis kabyle meilleur après la mort ? Si nos vieux oliviers pouvaient parler, ils témoigneraient, sans doute, de toute la détresse de ces jeunes qui ont choisi de partir à la fleur de l’âge !

Sur plus d’une quinzaine de suicides au village, aucune fille, tous des garçons ! Pourquoi ?

— Je vais te dire, moi, pourquoi il n’y a que les garçons qui se suicident. C’est très simple. Ils sont tous des fainéants, des drogués et des alcooliques ! Contrairement à eux, les filles sont de vraies croyantes. De plus, elles ne s’adonnent jamais aux vices. Les garçons, par contre, n’ont plus peur de Dieu. Pourtant, aujourd’hui, la vie est mille fois meilleure que celle que nous avons vécue, nous les anciens. Vous n’avez pas connu la véritable misère du temps de la guerre. Je suis convaincu que leur suicide est une lâcheté, une faiblesse. Un homme doit toujours être fort malgré toutes les épreuves de la vie. Ceux-là ont trahi leurs parents et ils sont des lâches. Et comme la religion interdit vigoureusement le suicide, ils iront tous brûler en enfer ! C’est comme ça, c’est d awal arebi !

— Mais, adda moh, si je suis ta logique, dis-moi alors pourquoi aussi Lounes et Ali qui n’ont pourtant jamais fumé ni bu de toute leur vie ? Même pas une cigarette ordinaire. Je t’informe également que le jeune Ali faisait même sa prière. Je pense que tu es très expéditif dans ton jugement. Au lieu de chercher les causes socio-psychologiques objectives pour expliquer cette malvie à l’origine de ce phénomène d’ampleur de plus en plus inquiétante, tous ce que tu trouves à dire c’est de condamner. Si tu crois que la Kabylie d’autrefois était pire que celle d’aujourd’hui, tu te goures sur toute la ligne. Un bel anachronisme ! Tout est relatif adda moh. La souffrance des jeunes d’aujourd’hui n’est pas liée nécessairement à la faim comme ce fut le cas pour ceux de votre génération. La souffrance d’aujourd’hui est bien plus complexe que celle d’autrefois.

— Moi, je ne comprends pas ta science ! Tous ce que je sais est qu’avant il n’y avait rien. Pas d’école, pas de transport, pas de chambre pour chacun, pas de télévision, manque de nourriture,… et pourtant il ne venait à personne l’idée de se suicider. C’était même tout ce manque et cette frustration qui donnaient à notre génération la force de vivre. Vous les jeunes, vous avez tout aujourd’hui et vous vous amusez à mettre un terme à vos vies. Vous êtes trop libres, voilà la source de votre malheur. Quant à Lounes et à Ali, c’est vrai qu’ils ne fumaient pas, mais ils étaient quand même bizarres dans leurs comportements. Ils sont un peu dérangés. Ils sont victimes d’une malédiction. Entre nous, je suis convaincu que c’est Dieu qui a voulu punir leurs parents à travers eux. Ne sais-tu pas que le père de Lounes, par exemple, a fait beaucoup de mal dans sa vie. Il a même spolié son propre demi-frère de ses terrains. D’une façon ou d’une autre, l’on finit toujours par payer le mal que l’on a fait. Si ce n’est pas directement le concerné, ce sera ses enfants. C’est comme ça, c’est écrit et c’est inévitable.

— Le problème chez nous, adda moh, est que chaque génération qui passe ferme les yeux sur les nouvelles réalités, encore plus complexes, de la génération prochaine. Et le recours à Dieu n’est qu’hypocrisie pour justifie votre ignorance. Nous avons de tout temps assisté, chez nous, à cet épineux problème de stigmatisation intergénérationnelle. C’est vrai que vous vivez, vous aussi, physiquement notre époque, mais, rares ceux parmi vous qui ne soient pas prisonniers du passé. Le facteur de la préoccupation par exemple, s’il était autrefois beaucoup plus d’ordre alimentaire, aujourd’hui, le problème des jeunes est que tous les horizons sont bouchés. C’est vrai qu’ils mangent bien, mais ils ne travaillent pas. Ils partent tous les matins à l’école et reviennent le soir comme s’ils n’avaient été nulle part.

Autrefois vous vous mariiez à 20 ans, voire moins, aujourd’hui, même à quarante ans, la plupart des jeunes sont célibataires. De plus, ceux de votre génération, vous avez tous en moyenne huit à dix enfants par famille. Avec la crise économique et la démission de l’État, il était prévisible que vous ne pourriez jamais arriver à encadrer autant d’enfants et à subvenir à leurs besoins. Et les besoins aujourd’hui, ne sont plus comme ceux d’autrefois. Le jeune voit tout ce qui se passe dans le monde entier et n’a, dès fois, même pas les moyens de descendre en ville. Voilà donc quelques unes des raisons objectives qui poussent impuissamment certains jeunes au suicide. Le jeune a besoin de croire à un idéal certain, du moins, possible. L’on ne peut lui transposer un idéal passé, en l’occurrence le vôtre, et croire naïvement à son adhésion.

— Je n’ai rien compris à ta philosophie !

Par Timecriwect.

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