21 avril 2017

Le vendeur de sardines

Il était 8h12 quand un klaxon aigu et dérangeant retentit a l’entrée du village. Une camionnette blanche de marque presque… chinoise, il n’y a que le klaxon qui marchait à merveille et son propriétaire en est bien conscient. Par contre, on a oublié de lui dire que les villageois ne se réveillaient qu’à partir de 9h30.
Après 78 coups de klaxon, il réussit à attirer l’attention de quelques chats. Il s’arrête et sort de sa camionnette. La main sur la hanche, il commence à crier : « Al houth… aaaaaalhouth… l’houth ! ». Dans le langage des chats du village, c’est : Al houth yerna ay fouh ! ».
C’est la nourriture qui rend visite à la faim. Ils affluent de partout. Ils descendent des murs, sortent des égouts, ils viennent s’enivrer de l’odeur de sardines. La sardine a une odeur particulière. Elle sent la mer, la… distance et la sécurité dans le nombre. Même dans les cageots, les vendeurs de sardines ont toujours une coutume ancestrale de mettre les plus belles sardines par-dessus et celles des chats en dessous. Quand ils vous servent, ils mettent leurs mains en-dessous et vous avez votre ration de chat. Et quand vous leur dites de vous en donner du dessus, ils vous donnent une réponse encore plus ancestrale : « wella ar walou a xali !! Kif –kif ! » (Sur Allah, il en est rien mon oncle ! c’est pareil !). Il est tellement habitué à la répéter qu’il met une cigarette de Nassim sur les lèvres pour briser la monotonie liée a cette phrase.

Sous l’ombre propice de la camionnette, une dizaine de chats règlent une dispute de territoire. Il y avait un chat noir et blanc avec des béquilles et une allure de notaire, il distribuait les actes de possessions temporaires. Les chattes comme à leur habitude attendent les résultats des disputes avant de se …mouiller. « Achhala sardine a xali ? » « (Combien la sardine ?) » lui dis-je. Le poissonnier ambulant tire sur sa cigarette et me dit : « 25.000 a xali… imi ad kech ! » « (C’est 25.000, parce que c’est toi !) » Je me suis senti privilégié jusqu’au moment où la fumée de sa cigarette remplit mon visage et je devins « un fumeur passif ». Je lui remis 500 dinars, il sort une liasse de billets et m’en donne un de 200 dinars …plein d’écailles et déchiré de partout. Si je l’avais donné aux chats, ils l’auraient mangé. Mais si je l’avais donné aux chattes, elles l’auraient économisé pour leur trousseau.

Je pris quelques sardines du sac et les jetais sous la camionnette et j’entendis un bruit et des miaulements aussi agressifs que l’hymne national de la Corée du Nord. La camionnette démarre laissant les chats et les… chattes derrière. Ils me regardaient tous avec un air de : « …et maintenant ? » je me suis senti aussi vulnérable que Roquefort, la souris, dans les « Aristochats » au milieu de l’allée des chats.

Voilà, une vente de sardines devient un événement dans un village où vous auriez plus de monde si vous organisiez votre anniversaire dans un cimetière en invitant tous les morts.

Hmimi O’Vrahem