21 avril 2017

Les jeunes migrants face à des violences multiples

L’UNICEF France publie « Ni sains, ni saufs, une enquête sociologique sur les enfants non accompagnés sur le littoral du Nord et de la Manche ». Les résultats de cette enquête sont sans appel et révèlent les nombreux dangers auxquels sont exposés en permanence les enfants non accompagnés qui vivent dans les bidonvilles et camps du Nord de la France.
Trois sociologues ont interrogé plusieurs dizaines de jeunes filles et garçons, âgés de 11 à 17 ans et vivant dans les campements du nord de la France.
Des violences multiples, la peur permanente

À travers 61 entretiens menés de manière confidentielle et dans leur langue, avec des enfants et des adolescents non accompagnés âgés de 11 à 17 ans, originaires d’Afghanistan, de Syrie, d’Égypte et d’une dizaine d’autres pays, l’enquête s’attache à détailler les différents parcours migratoires et les motivations de ces enfants déracinés. La majorité des mineurs rencontrés ont eu recours à des passeurs. Pour se rendre en France, les sommes déboursées varient de 2. 700 € à 10.000 €. Quelle que soit la technique choisie et le prix payé, la route demeure extrêmement dangereuse et l’expérience telle qu’ils la relatent, traumatisante. Leur temps de présence sur le littoral s’allonge : la durée moyenne de 5 mois augmente d’autant l’exposition à des risques accrus.

Arrivés en France, l’enquête montre que ces enfants sont en danger, dans tous les sites étudiés, en particulier dans les « petits » camps. Ils vivent en mode survie dans des conditions inhumaines. Leur santé physique et psychologique est affectée.

Mais au-delà des conditions de vie dégradantes, ce sont les violences auxquelles ils sont exposées qui sont les plus préoccupantes : souvent contraints d’effectuer des tâches pour les passeurs, les enfants et les jeunes non accompagnés, de par leur fragilité, sont parmi les plus exposés aux violences. Les premières craintes exprimées dans les entretiens sont les violences exercées par les forces de police, les milices de civils et les passeurs ainsi que les agressions sexuelles pour les filles et les garçons. Plusieurs éléments recueillis au cours de l’enquête mettent en évidence des situations qui relèvent de la traite des êtres humains.

L’analyse de ces entretiens démontre que les conditions de vie observées, les risques liés au passage, les rapports monétaires au sein des bidonvilles et les formes d’asservissement et de violences qui en résultent constituent une mise en danger permanente pour ces enfants.

Violations des droits de l’enfant, déni de protection

Ces situations mettent en évidence une série de violations au regard de la Convention relative aux droits de l’enfant, ratifiée par la France.

L’enquête souligne que les dispositifs de protection de l’enfance ne sont pas adaptés aux profils de ces enfants et adolescents. Les mineurs rencontrés ne sont majoritairement pas au courant du système de protection. Et lorsqu’ils ont accès à des informations, elles sont souvent partielles et contradictoires. La prise en charge, quand elle est proposée, ne permet pas d’assurer une « accroche » durable du jeune potentiellement en danger.

Face aux risques de violences et d’exploitations accrus du fait des séjours plus longs et des passages plus difficiles, il est essentiel que de nouvelles solutions soient proposées. Des expérimentations et des ajustements de la protection de l’enfance, telle qu’elle existe en France, sont absolument nécessaires. C’est pourquoi l’UNICEF France, en lien avec UNICEF UK et les ONG travaillant sur le terrain, propose 9 recommandations permettant d’assurer une réelle protection des enfants non accompagnés ainsi que l’application effective du droit à la réunification familiale.

Pour Sébastien Lyon, directeur général de l’UNICEF France :

« La création de lieux de protection sans condition, permettant de donner une information dans leur langue et adaptée à leur âge est primordiale pour tous les enfants isolés qui vont continuer à arriver en France. Afin qu’ils ne vivent pas ce qu’ont vécu les enfants non accompagnés lors de l’hiver 2015. »

Protection de l’enfance : recommandations aux pouvoirs publics français
  1. Créer un lieu de « protection » sur sites, sécurisé et spécifique aux mineurs non accompagnés dans le Nord, sur le littoral de la Manche et au sein du camp envisagé à Paris, avec une prise en charge inconditionnelle permettant aux jeunes de se poser, dans la perspective d’un accès au droit commun.
  2. Garantir à tous les enfants l’accès à une information précise, adaptée à leur âge et dans leur langue.
  3. Renforcer et coordonner les maraudes sur les sites de la région avec l’objectif d’unifier les pratiques, les informations diffusées et d’avoir accès à tous les enfants, y compris au sein des « petits camps ».
  4. Instaurer des formations régulières pour les intervenants associatifs, les forces de l’ordre, les administrateurs ad hoc et les bénévoles, sur la protection de l’enfance, l’identification de situations de violence et de traite (TEH) et élaborer un document pratique de référence facilement diffusable.
  5. Rappeler le cadre légal de la protection de l’enfance, dont l’importance des signalements aux parquets et des informations préoccupantes pour responsabiliser les conseils départementaux dans leur mission de prise en charge des mineurs en danger.
  6. Reporter toute évacuation en l’absence de mise en place d’un dispositif d’accueil et d’accompagnement des MNA adapté.
Réunification familiale : recommandations aux pouvoirs publics français et britanniques
  1. S’assurer que les enfants aient des informations fiables relatives à la procédure de réunification familiale via le règlement Dublin.
  2. Garantir aux mineurs non accompagnés l’accès à une assistance juridique de qualité afin que leur demande de réunification familiale au Royaume Uni soit soumise dans des délais raccourcis (de 10 mois actuellement à 3 mois).
  3. S’assurer que les gouvernements français et britannique dédient suffisamment de ressources au système permettant la réunification familiale, intégrant la notion de famille au sens large

* * *

L’enquête sociologique Ni sains, ni saufs, est accompagnée par un reportage photographique sur les mineurs non accompagnés de Laurence Geai. De février à mai 2016, elle a suivi pendant plusieurs semaines ces enfants dans leur vie quotidienne. Ses photographies nous permettent d’être à leur hauteur, de voir les dangers et les difficultés auxquels ils sont confrontés.

Quel a été votre terrain d’investigation ?

L’Unicef a commandé une étude sur la situation des mineurs non accompagnés dans les bidonvilles du nord de la France. On s’est intéressé, à partir de 61 entretiens menés de janvier à avril, à leurs parcours migratoires, leurs conditions de vie en France, les risques auxquels ils sont confrontés. Ces jeunes sont de nationalités différentes. Les Afghans sont les plus représentés, mais il y a aussi des Syriens, Egyptiens, Vietnamiens, et des gens de la corne de l’Afrique – Soudan, Erythrée, Ethiopie -, notamment des filles pour ces deux derniers pays. Ils sont âgés de 11 à 17 ans et la durée moyenne de leur séjour en France est de cinq mois.

Quel est votre premier constat ?

On se rend compte d’abord que ces mineurs isolés ne sont pas forcément dans une logique de simple passage en France. Certains veulent bien sûr rejoindre de la famille en Grande-Bretagne, mais d’autres sont dans des parcours aléatoires, au gré des événements. Il faut donc déconstruire ce mythe du passage, qui sert d’ailleurs aux autorités pour dire que ces migrants ne veulent pas rester en France.

A quelles violences ces jeunes sont-ils confrontés ?

Le Conseil d’Etat avait déjà demandé aux autorités, en novembre 2015, de procéder à un recensement des mineurs isolés du Pas-de-Calais et à leur placement dans les structures adaptées. La situation n’a pas changé. Ces jeunes, filles comme garçons, sont confrontés à des violences entre communautés, mais aussi venant de la police et de milices dans le secteur de Calais. Le phénomène des violences sexuelles est assez important. Les personnes originaires de la Corne de l’Afrique empruntent une route migratoire très difficile. Elles peuvent être enlevées et violées par leurs ravisseurs. Les cas de sévices sexuels imposés contre des passages existent également. Plus sordide encore, on a entendu parler le prix d’une passe fixé à cinq euros pour des jeunes filles, qui font parfois des allers-retours vers Paris.

Quelles sont les autres situations dont ils sont victimes ?

Il y a aussi les cas de corvées imposées, ou de vols réalisés pour le compte de réseaux mafieux. Dans certains bidonvilles, le droit d’entrée est fixé à 500 euros, et les passeurs mettent la pression pour que les migrants payent le plus vite possible avant de tenter la traversée. Les situations de traite et d’exploitation existent aussi, notamment pour les Vietnamiens qui souhaitent rejoindre la Grande-Bretagne. Certains garçons vont travailler dans les fermes de cannabis clandestines ; les filles dans les salons d’onglerie, qui servent de couverture à des réseaux de prostitution.

Quelle est la réponse des pouvoirs publics ?

Ces jeunes n’ont pas été «accrochés» par les services sociaux. Cela s’explique par une multitude de facteurs : la promiscuité forte dans les bidonvilles, le contrôle exercé par les adultes, la parole qui n’est pas libre. Les passeurs cherchent à garder la mainmise sur les mineurs car ils représentent un business. Ils propagent des rumeurs pour dissuader les jeunes de rejoindre les structures d’accueil. Certains, par exemple, croient qu’on sert du porc à la cantine d’un centre de Saint-Omer. Ils ne se voient pas d’avenir en France. En outre, comme il y a une grosse présence policière dans le secteur de Calais, les institutions françaises ne sont vues que par ce prisme, ce qui a un effet de dissuasion. L’Etat a mis en place de nouvelles politiques dans la jungle de Calais, mais sur les autres sites, la situation reste engluée, avec une gestion quasi exclusivement assurée par des bénévoles. L’Unicef recommande donc de mettre en place des centres d’accueil de jour sur les campements même, pour permettre aux mineurs de se poser et pour faciliter la création d’un lien de confiance avec eux. Ces bidonvilles existent, c’est un fait. Il faut y reprendre la main et y travailler directement.