26 juin 2017

Les jeux interdits

Quand mon âme, chagrinée par un événement malheureux ou tourmentée par des jours contrariants, cherche dans ma mémoire quelques instants cléments et consolateurs, j’aime qu’elle s’attarde sur le jeu préféré de mon enfance : Taâchouchth. Le souvenir de ce jeu se pose sur mon mal de vivre comme un baume lénifiant sur une plaie. Il m’apaise et me soulage en illuminant la grisaille de mes déprimes avec les sourires et les regards complices d’une copine que j’ai perdue l’année où l’on m’a offert ma nouvelle nationalité.

Nous avons été contraints à cohabiter, garçons et filles, dans les courettes exigües de nos maisons lorsque, au tout début d’une opération militaire baptisée « opération jumelle », l’armée française a confisqué nos aires de jeux d’avant guerre pour en faire une caserne. Les locaux de Tajmaât, de l’école coranique et de la salle de prière sont devenus des chambrées pour soldats.

Le repli vers les courettes de nos maisons, pour arbitraire et injuste qu’il a été, ne nous a quand même pas déplu. Il nous a délivrés de l’apprentissage ennuyeux et douloureux du Coran. Ennuyeux parce que nous ne comprenions pas un traître mot à la langue d’Allah, douloureux parce que les versets mal appris ou récités avec hésitation nous valaient des coups de bâton sur les mains et les pieds. Le cheikh ne se privait pas de nous montrer la clémence du seigneur en lui opposant sa sévérité d’impitoyable pédagogue.

L’occupation du village nous imposa la mixité, laquelle, pour se conformer au temps des choses imposées, nous imposa à son tour des activités ludiques unisexes. Je ne savais pas encore qu’en m’offrant la proximité des filles la guerre et la vie me faisaient boire (au diable la modestie !) l’élixir de l’intelligence.

Nos frères ainés nous contaient parfois, d’une voix nostalgique et avec des phrases exclamatives faites d’interjections et d’onomatopées, le temps de leurs interminables combats avec les pieds qu’étaient Tiqqar, leurs Amaâbar, sorte de lutte gréco-romaine ou leurs parties de football avec des ballons de fortune. Pour autant ils ne condescendaient pas à prendre part à nos jeux. Il leur arrivait d’assister à nos enfantillages et de rire de la naïveté avec laquelle nous imaginions les relations entre adultes mais ils se gardaient bien de corrompre notre innocence. Parfois ils nous étonnaient avec leurs fuites soudaines et leurs fous rires. Ils nous quittaient, les tempes des filles rougies, les têtes des garçons baissées, sans nous dire que nos propos étaient la cause de leur gêne. Nous parlions et nous palabrions sur le nombre d’enfants que nous allions avoir et choisissions leurs prénoms. Nous n’attachions pas, comme eux, la procréation à la sexualité d’où notre incompréhension de leur gêne.

Le jeu de Taâchouchth consistait à construire une maison et à célébrer un mariage. On commençait par se répartir les tâches et généralement le garçon qui allait jouer le rôle du marié, se voyait confier le travail de maçon. La future mariée devait préparer le repas pour l’équipe travailleuse faite de journaliers payés et de volontaires. Selon le nombre de participants au jeu, le maître d’œuvre, propriétaire de la future bâtisse et futur marié, affectait un ou deux garçons au ramassage des pierres, un ou deux autres à la préparation du mortier. Les filles imitaient leurs mères et se chargeaient de la préparation du repas et de la corvée d’eau.

Je ne me rappelle plus combien de fois j’ai épousé telle ou telle autre fille mais je n’oublierai jamais celle qui n’a jamais accepté d’être mon épouse. Elle me répondait non à chaque fois que je lui en faisais la demande en argumentant que le mariage l’éloignerait de moi et qu’elle préférait être à mes côtés pour me pourvoir en pierres et mortier. Elle savait me donner la bonne pierre au bon moment. Ayant remarqué que le compliment rosissait ses joues et illuminait son visage d’un sourire enchanteur, je ne cessais de me faire plaisir en la félicitant pour ses choix de pierres. De son côté elle mettait toute son intelligence à deviner et à devancer mes demandes. Nous avions un peu plus de sept ans la dernière fois que nous avons joué ensemble. Nous vivions la dernière année de la guerre sans savoir que la vie allait bientôt nous séparer.

La beauté et la douceur de cette petite fille ont fait ma personnalité. Son intelligence et son caractère m’ont immunisé contre la misogynie. Elle était conciliante sans être bêtement obéissante. Une fois, elle a consenti à jouer le rôle de mère du marié après lui avoir dit que je l’aimais autant que ma maman. D’accord, m’a-t-elle répondu, mais si un jour je fais la mariée, c’est toi qui seras mon papa parce que je t’aime autant que j’aime mon papa. Notre amour se déclarait par comparaison à celui que nous avions pour nos parents. Il n’était pas qualifié par l’adjectif fou mais par l’adverbe beaucoup dit deux fois de suite.

Quelques fois, ma copine de jeu préférée m’a fait deviner, aux pierres qu’elle me tendait, qu’elle n’aimait pas ma future épouse. Elles étaient difformes et trouvaient difficilement leurs places sur le mur. Au moins deux fois, j’ai capitulé devant son désir de donner un coup de pied dans la maison terminée. Pas de maison, pas de mariage s’exclamait-elle en fixant la mariée d’un regard de défi. Elle avait pour moi une infinie tendresse et pour une de ses cousines une haine terrible. Elle m’accordait la permission d’épouser sa cousine abhorrée mais ne supportait pas de la voir bénéficier du fruit de son labeur.

La construction achevée, nous célébrions le mariage. Nous choisissions deux endroits éloignés l’un de l’autre, nous convenions qu’ils étaient les domiciles des parents du couple et nous faisions des va-et-vient entre eux. Il nous arrivait d’aller jusqu’à la visite du septième jour. Nos processions nuptiales étaient silencieuses. J’ai entendu les premiers youyous et vu une vraie mariée après l’indépendance. Elle était juchée sur un équidé dont je ne peux dire s’il était un mulet ou un cheval et son visage était caché dans le capuchon d’un burnous. Les frères combattants auraient interdits les manifestations de joie. Pas de chants, pas de danses. Aucun de nous n’ayant connu les célébrations d’avant guerre, nous appelions tameghra notre célébration de noces sans connaître sa signification réelle.

Les soldats français participaient de loin, du haut d’un mur surplombant notre nouvelle aire de jeux, à nos ludiques cérémonies nuptiales qu’ils interrompaient parfois avec des bonbons et des pétards. Les plus hardis d’entre nous ramassaient les confiseries sans se soucier des explosions, les autres mendiaient leur part. Je ne sais pas si j’avais bravé les pétards pour les beaux yeux de mon assistante mais je me rappelle encore les plaintes de ma sœur fâchée d’être toujours servie après elle.

Nous avions un système monétaire qui nous permettait d’imiter nos parents jusque dans leurs activités commerciales. Les emballages de bonbons étaient nos billets de banques et selon la qualité du papier, ils valaient cent, deux ou mille douros. Les capsules de limonade ou de bière que nous ramassions à la décharge des ordures militaires, située hors de la caserne, nous servaient de pièces de monnaie. Nous les aplatissions entre deux pierres en prenant soins de ne pas plier les rebords à l’intérieur pour que la pièce soit acceptée sans problème. Nous donnions au jeu de taâchouchth de multiples modifications en ajoutant quelques étapes telles les fiançailles ou la naissance du premier bébé ou en supprimant quelques unes. La durée du jeu dépendait de l’heure à laquelle nous commencions et de l’humeur capricieuse et versatile de nos parents qui, pour des motifs inaccessibles à notre compréhension, nous oubliaient pendant des heures ou abrégeait notre loisir au bout de quelques minutes.

L’indépendance venue, j’ai été amputé de ma douce camarade de jeu. Elle est retournée dans son hameau vidé de ses habitants par l’armée française et resté inoccupé pendant près de trois ans. La paix nous orienta aux jeux convenant à nos natures. Nous retrouvâmes nos endroits préférés, les filles les rues de leurs parties de marelles qu’elles appelaient paille-paille, les garçons nos champs de batailles et les combats de tiqqar.

Quelques mois après le départ des soldats français arriva mon premier jour d’école. Mes partenaires du jeu de Taâchouchth n’ont pas toutes été scolarisées. J’avais espéré retrouver ma douce et belle réfugiée sur les bancs de l’école commune à nos deux villages, mais mon espoir a été déçu. En souvenir de cette fille, d’une intelligence fulgurante mais restée illettrée toute sa vie, ma sympathie pour les luttes féministes a été constante. Elle m’avait vacciné contre la bêtise de la misogynie le jour où elle avait refusé d’être ma femme pour rester à côté de moi. Elle a été ma source de joie mais aussi, malgré elle, la cause de l’un des moments tristes de mon enfance. Une cousine plus âgée nous a appris qu’étant du même âge, nous n’avions aucune chance de nous unir dans la réalité des adultes. L’âge de l’époux devait dépasser d’au moins cinq ans celui de l’épouse, a-t-elle ajouté. La cruelle cousine a compromis nos projets de nous offrir l’un à l’autre comme mère et père de nos futurs enfants mais sans réussir à nous détacher l’un de l’autre. Nos petits cœurs révoltés par cette injustice ont peut-être espéré une évolution favorable des usages et des mœurs.

J’ai souvent maudit, au cours de mes décennies d’exil, le jeu cruel du hasard qui m’a séparé à jamais de ma petite amie d’enfance pour m’unir à des femmes nées à des milliers de kilomètres de mon village. Elle était si proche, elles étaient si loin ; elles se sont rapprochées jusqu’à mon intimité, elle s’est éloigné jusqu’à me priver à jamais de ses nouvelles.

Aujourd’hui je sais, à ce qu’ont fait de moi les jeux avec les filles, à quel point les extrémistes religieux, soucieux de pérenniser leurs fonds de commerce, ont raison de séparer la femme et l’homme dès l’enfance. Non seulement un garçon ayant passé n’est-ce qu’une année de son enfance à jouer avec les filles ne pourra jamais préférer la miséricorde de Dieu à la douceur féminine mais, en plus, il deviendra l’ennemi juré de tous les dogmes et de toutes les idéologies hostiles à la femme. Les extrémistes des religions monothéistes ont compris que la promesse des soixante dix vierges et la menace de l’enfer n’auraient aucun effet sur le garçon qui a vu, dans le regard approbateur d’une compagne de jeu, le rayon de l’indulgence irradié par l’esprit conciliant de l’Eternel féminin. Oui, ils ont raison de penser que la femme détient un pouvoir capable de détourner de Dieu car la félicité qu’offre la femme n’est pas illusoire mais réelle. Oui la femme est tentatrice et corruptrice mais, au matin d’une nuit de perdition et d’ivresse aux côtés d’une femme désirée, quel homme digne de sa condition humaine n’a pas crié « vive la diablesse ! ». Oui les gardiens des dogmes monothéistes ont raison de penser qu’aimer la Femme rend athée. Oui ils ont raison de penser qu’on ne peut aimer la Femme et vénérer le Dieu d’une religion qui la minore et la méprise. Par contre nous, qu’ils appellent « les adorateurs et les jouisseurs de l’ici-bas », nous avons tort d’offrir nos enfants à leur entreprise criminelle. Encourager les jeux d’enfants mixtes qu’ils interdisent, c’est permettre au futur d’assembler et de réconcilier, dans l’étreinte de l’amour et de la paix, les deux moitiés du genre humain que toutes les religions ennemies de la vie s’acharnent à séparer.

Ameziane

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