Les limites du mouvement citoyen

Les aarchs

L’Algérie a connu une révolution glorieuse qui a occasionné des centaines de milliers de martyrs afin de retrouver la liberté et la dignité. Malheureusement, l’indépendance arrachée de haute lutte a été confisquée par une junte ayant recouru à des manœuvres machiavéliques afin d’asservir une nouvelle fois ce peuple meurtri qui a dû subir un régime despotique pendant des dizaines d’années.

Les Algériens n’ont cessé pendant tout ce temps de revendiquer par des formes diverses des droits élémentaires leur permettant de construire une société démocratique. Cela a débouché en octobre 1988 sur l’éclatement d’émeutes sanglantes, par ailleurs diversement analysées, qui ont conduit à un changement constitutionnel ayant permis l’instauration du multipartisme. Il a fallu vite déchanter puisqu’il n’a pas induit le changement escompté. Le système a voulu opérer une mue sans toucher aux fondements sur lesquels il a pu asseoir sa suprématie. Il s’agissait en fait d’une parade pour n’imposer qu’une démocratie de façade.

Dans cet ordre nouveau, la Kabylie vit une situation particulière.

La Kabylie, bastion des luttes démocratiques et identitaire, région frondeuse par excellence où les citoyens ont un attachement très fort aux droits de l’homme et aux libertés, a subi des coups de boutoir de tout ordre pour l’amener à une forme de normalisation qui vise à exclure toutes contestations notamment celles d’ordre politique.

La situation présente indique que la Kabylie cherche sa voie, même si elle semble résignée, et marquer le pas à l’instar de ce qui se passe dans les autres régions du pays.

Cette région, réputée pour être à l’avant-garde des luttes démocratiques, avait connu une certaine effervescence où, malheureusement, l’agitation politicienne avait toujours pris le pas sur un débat marqué par la sérénité tant les deux formations politiques qui y avaient un ancrage se sont livrées à un duel néfaste à toute démarche unitaire nécessaire à la formalisation d’une perspective démocratique sérieuse.

C’est dans cette atmosphère que le mouvement citoyen vit le jour beaucoup plus pour combler un vide béant suite à un soulèvement juvénile qui voulait en découdre avec le pouvoir central après des décennies de hogra, de frustrations et de vaines attentes.

La nécessité se fit donc sentir de réagir très vite avant que la situation ne prenne des proportions beaucoup plus dramatiques.

S’il est vrai que les débats étaient passionnés et que les circonstances imposaient des formulations dans la hâte, le mouvement qui a pu relativement s’organiser a eu le mérite de dépasser l’épreuve du moment pour inscrire dans sa plateforme des revendications d’ordre identitaire, linguistique, démocratiques et socioéconomiques.

Le mouvement citoyen a connu des fortunes diverses dans ses actions, son organisation et sa démarche vis-à-vis du pouvoir et de la société. Ayant voulu se donner une dimension nationale, le mouvement citoyen avait vainement essayé de faire partager les revendications contenues dans sa plateforme à l’ensemble de la population à travers le territoire national. Il rédigea une lettre pathétique à l’intention du peuple algérien en prenant le soin d’utiliser la langue arabe pour faire passer son message. Il avait multiplié les contacts pour que les autres régions s’imprègnent du contenu de la plateforme d’El-Kseur. Il avait même admis en son sein des délégués supposés représenter certaines wilayas limitrophes de la Kabylie pour pouvoir se targuer d’une chimérique représentation nationale. C’étaient en fait — personne n’en était d’ailleurs dupe — des concitoyens originaires de Kabylie.

Malheureusement, mis à part quelques timides et brefs soubresauts, l’écho tant attendu ne parvint jamais. Même le dernier point des revendications qui portait sur l’allocation chômage à hauteur de 50% du Smig à tous les demandeurs d’emploi n’avait pu susciter un quelconque intérêt et trouver grâce chez nos concitoyens arabophones.

Il devenait clair, même s’il n’était pas admis publiquement, que le mouvement était circonscrit aux limites de la Kabylie et ne pouvait déteindre sur tout le territoire national.

Le rejet des élections législatives du 30 mai 2002 de manière unanime, exclusive et totale par la Kabylie fut un indicateur fort d’une démarcation nette de cette région du reste du pays. Par cela, elle s’est encore une fois distinguée de manière éclatante après le boycott scolaire de l’année 1994 par une action d’envergure qui a recueilli une adhésion unanime de la population. Si on ajoute la déferlante humaine lors de l’historique marche du 14 juin 2001, il n’est pas faux d’affirmer que rares sont les peuples qui peuvent arriver à un tel degré de mobilisation pour faire aboutir leurs revendications.

Finalement, le mouvement citoyen avait hérité des deux partis politiques à ancrage populaire kabyle et le MCB la même logique de lutte en inscrivant ses revendications dans un cadre national en ignorant ou en feignant d’ignorer le socle institutionnel sur lequel repose l’État algérien. Par ailleurs, cette hantise de la légitimation par l’extérieur de la Kabylie remonte dans l’histoire au mouvement national. La peur de l’indexation faute d’une couverture et d’une adhésion nationales est devenue tellement récurrente qu’elle est assumée jusqu’au reniement de soi.

C’est devant cette impasse que des délégués dans le cadre d’une commission installée par le mouvement avait initié une réflexion qui avait abouti à la rédaction d’une perspective politique qui avait mis l’accent sur l’inanité de faire aboutir les revendications notamment identitaire et politiques contenues dans la plateforme d’El-Kseur dans le cadre d’un État centraliste et jacobin.

Le document portant perspective politique énonce clairement que la satisfaction pleine et entière de la plateforme d’El-Kseur est freinée non seulement par la nature dictatoriale du système politique mais aussi par le caractère centraliste jacobin de l’État algérien. Le point onze de cette plateforme qui met l’accent sur la primauté des instances démocratiquement élues sur les fonctions exécutives de l’État ainsi que les corps de sécurité de même que l’officialisation de la langue tamazight ne peuvent prétendre à une satisfaction effective et réelle qu’avec une refonte du système centraliste actuel dans le sens où le mode d’organisation politico-institutionnel de l’État consacre pleinement les spécificités sociologiques, culturelles et linguistiques de chaque région.

La perspective politique qui était la conséquence d’un blocage et le produit d’une réflexion mûre qui portait sur la recherche d’une voie salutaire par la remise sur orbite d’un mouvement qui commençait à consacrer, lui aussi, sans échec en tenant à demeurer mordicus dans le carcan national, a été combattue avec un acharnement démesuré par certains délégués qui avaient fini par la vouer aux gémonies pour qu’elle ne connaisse pas une suite heureuse. C’était loin d’être innocent car c’est dans cette ambiance de statu quo et de débat biaisé que survint l’appel au dialogue de la part du pouvoir qui n’avait pas manqué de louer les qualités « nationalistes » de certains délégués pour mieux indexer et stigmatiser les autres tout en promettant de donner satisfaction aux revendications conformément à « l’esprit de la constitution ». Or, cette dernière stipulait et stipule toujours dans son préambule que l’Algérie est terre d’islam, partie intégrante du grand Maghreb, pays arabe, méditerranéen et africain. Nulle référence à l’amazighité pour définir l’Algérie sauf pour lui accorder la troisième place dans l’énumération des composantes fondamentales de son identité après l’arabité et l’islam.

C’est dire que l’appel au dialogue n’était pas l’émanation d’une volonté sincère de trouver des réponses véritables aux revendications exprimées clairement mais l’aboutissement d’un processus enclenché au préalable pour aboutir à des solutions illusoires et, par la même occasion, saborder par anticipation la dynamique sur laquelle pouvait déboucher la mise en forme de la perspective politique après son adoption par le mouvement citoyen.

Le dialogue au rabais n’a débouché comme il était prévisible que sur des réparations d’ordre pécuniaire aux « incidences » liées aux évènements du printemps noir.

Ainsi, un mouvement qui avait suscité tant d’espoir et qui s’est voulu revendicatif et rassembleur s’est éteint, après sa division, dans la cacophonie autour de formules techniques d’évaluation des réparations matérielles des « incidences ».

Bilan bien trop maigre au regard des attentes, des sacrifices consentis et de la mobilisation populaire exceptionnelle.

Il faut en tirer les leçons pour ne pas avoir à subir continuellement l’épreuve de Sisyphe.

Par Idir NAT MAAMAR

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