Les musulmans doivent-ils leur savoir aux Grecs ?

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Traduction du savoir grec

Si la manipulation de l’histoire a toujours été pratiquée, particulièrement privilégiée par les vainqueurs. Le phénomène a été exagéré par les historiens arabes. Ils ont omis de préciser le savoir provenant réellement de l’entregent personnel des penseurs arabes et celui consécutif aux travaux accomplis, en langue arabe, par des savants araméens, juifs, perses, etc.

Écrire que Bagdad et surtout l’Andalousie ont connu un essor intellectuel important relève de la simple probité intellectuelle. Affirmer que cet essor fut exclusivement le fait de penseurs musulmans et arabes est un mensonge indigne d’une civilisation qui se veut grande. Il fut multiethnique et pluriconfessionnel : l’Afrique du Nord, l’Inde, la Perse, la Chine, les juifs… S’approprier le travail d’autrui est une escroquerie, nommée, de nos jours, plagiat.

La volonté d’arabiser pour islamiser tous les penseurs qui ont écrit en langue officielle de l’empire islamique l’a emportée sur l’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire. De sorte que, les historiens musulmans ont influencé négativement des générations qui continuent à glorifier un mythique « passé scientifique » arabe qui aurait prétendument rayonné dans les cités musulmanes. Mythique parce qu’aucune invention technologique majeure ne fut léguée à l’humanité. Les découvertes en optique, accomplies par Al-Haitham (Alhazen) et plus tard par Al-Farisi ne sont pas occultées.

« L’âge d’or » caractérisait une élite restreinte subjuguée par la philosophie grecque. Une élite viscéralement haïe par le peuple et les théologiens juristes très hostiles à la philosophie. En effet le principe de la philosophie est que nulle chose n’est au-dessus de la critique et son esprit implique la remise en question des dogmes, l’approche mène inévitablement vers le doute, l’agnosticisme, l’athéisme. Pour cette raison, les théologiens musulmans voient en elle une hérésie diabolique. L’un des philosophes majeurs de la civilisation musulmane, Al-Sarakhsi fut exécuté pour hérésie, en 899 par le calife Al-Mutadid pour avoir débattu d’idées philosophiques.

« Il est étrange que, à de très rares exceptions, les musulmans qui ont excellé dans les sciences religieuses ou intellectuelles ne sont pas des Arabes, et que même les savants qui revendiquaient une origine arabe soit parlaient une langue autre que l’arabe, soit avaient été formés par des maitres étrangers ». Ibn Khaldoun.

La médecine doit beaucoup à Hippocrate (460-env. 370 av. J.-C.), fondateur de la médecine occidentale et à Galien (131-201) l’un des pères de la pharmacie. Ses travaux eurent une influence décisive sur la médecine chrétienne, juive et musulmane du Moyen-Âge. La principale contribution de Galien à la philosophie fut de mettre en forme le concept selon lequel les objectifs de Dieu sont explicables par l’observation de la nature. « Il faut connaître et révérer la sagesse, la toute puissance, l’amour infini et la bonté du créateur de l’Être. » La conviction de Galien de l’existence d’un dieu unique et créateur du corps humain fera admettre son autorité par l’Église. Pendant longtemps, s’opposer à Galien signifiera contester l’autorité de l’Église ce qui explique probablement l’influence de Galien sur le corps médical jusqu’au XVIe siècle. La plus grande partie de ses œuvres fut détruite en l’an 192 lors de l’incendie du Temple de la Paix à proximité duquel elles étaient conservées.

Le plus grand savant en cette discipline, à l’époque de la domination musulmane, est sans conteste Al Razi (Rhazes) (865-925) Perse agnostique. La chirurgie, la gynécologie, l’obstétrique, l’ophtalmologie lui sont redevables. Il a eu une influence certaine sur les penseurs occidentaux et orientaux. Avenzoar est un Andalou de confession juive, professeur en médecine, il jugeait que la chirurgie et la pharmacie sont indignes d’être exercées par un médecin ! Averroès fut son élève. Al-Khawarizmi considéré à tort comme le père de l’algèbre est Perse.

Al Ghazali [1], théologien de l’islam, dont le prestige a traversé les siècles pour influencer les fondamentalistes, est Perse. Il a rayé d’un coup de plume les maigres avancées « rationalistes » des mutazilites qui ont introduit les conceptions philosophiques grecques dans l’islam. Ils n’étaient pas pour autant des défenseurs de liberté totale de pensée, leur intolérance s’est exprimée dans leur participation active à la mihna, l’inquisition mise en place par les Abbassides. Ils étaient à la tête de la fameuse école de la sagesse créée par le « prince des mécréants » que la légende présente comme un lieu voué au libre enseignement et au débat d’idées. C’était une école dédiée à la gloire de l’islam et la propagande politique du fondateur.

Al Ghazali est un vulgaire misogyne doublé d’un fanatique : « c’est un fait avéré que toutes les épreuves, les malchances et les malheurs qui frappent les hommes viennent des femmes ». Son traité incohérence des philosophes (1095) s’acharne sur les penseurs dont les spéculations philosophiques sont incompatibles avec l’islam : « La source de leur infidélité réside dans l’intérêt qu’ils portent à des noms terribles comme Socrate et Hippocrate, Platon et Aristote ». Il n’hésite pas à réclamer la peine de mort contre les philosophes ou simples paysans qui expriment des opinions philosophiques. Il est ainsi l’un des responsables de l’abandon de la philosophie en Orient musulman. Pendant que la tradition s’est perpétuée jusqu’au XIIIe s. en Andalousie cosmopolite, loin d’être une Cité de tolérance. À Tolède, les traducteurs des textes antiques du grec en arabe et en latin, étaient chrétiens dhimmis. La vision idyllique d’une Andalousie tolérante est un message idéaliste anachronique.

Averroès n’est pas l’humaniste que décrit (l’anachronisme) en s’appuyant sur son discours décisif. Grand Cadi de Cordoue, il est un juge religieux, dans une société dont la religion est aussi un code de droit. Sa fonction est d’appliquer la loi islamique. Par ailleurs, il estime que l’activité philosophique doit être interdite au commun des mortels afin d’éviter les erreurs qu’ils pourraient commettre. La philosophie, selon Averroès, doit s’accorder avec la religion à l’aune du licite et de l’illicite tel qu’il est défini par la loi islamique ! Il a appelé à la guerre sainte contre les chrétiens lorsque les Almohades décident de la mener. Durant sa vie, il n’est pas une étoile pour les musulmans et sa pensée n’a pas influé sur l’histoire ultérieure de la pensée islamique. C’est à des juifs et à des chrétiens attachés à conserver et traduire ses œuvres qu’il doit son influence posthume. Aujourd’hui la récupération bat à plein régime.

Traduction et transmission du savoir grec

Les traductions du savoir grec ont probablement commencé sous le règne des Omeyyades VIIe s. au VIIIe s. Cependant, c’est le Calife [2] abbasside Al Ma’mun de mère esclave perse (813-833 mort au cours d’une campagne en Cilicie [3]appelé « prince des mécréants » par ses adversaires qui a financé et encouragé le mouvement des traductions du patrimoine intellectuel grec. Il est utile de préciser que, presque tous les traducteurs étaient chrétiens ou païens comme le célèbre libre penseur Thabit b. Qurra. Le chrétien nestorien de langue syriaque (une variante de l’araméen) Hunayn ibn Ishaq surnommé le « maitre des traducteurs » a traduit du grec vers l’arabe certaines œuvres de Platon, d’Aristote, de Galien, etc., des livres de mathématiques, de médecine, d’autres œuvres furent traduites sous sa direction.

La transmission de la culture hellénique à l’Occident par les arabophones a existé mais dans quelle mesure ? Elle n’était aucunement exclusive ou déterminante et l’accueil qui lui fut réservée est sélectif et limité. Les historiens Hérodote, Thucydide et Polybe n’ont pas été traduits, mais aussi Épicure, Plotin, les stoïciens, Homère, Hésiode, le théâtre, les arts plastiques, etc., les œuvres de Platon, d’Aristote n’ont pas été toutes traduites.

L’Occident n’a jamais été coupé des sources grecques. Les monastères, les écoles de traducteurs, etc., ont assuré la permanence et ont fait passer presque tout le patrimoine du grec au latin, plusieurs décennies avant les traductions « musulmanes ».

En dépit des différences entre Latins et Grecs, le christianisme, jusqu’au schisme entre l’Église d’Orient et d’Occident, en 1045, est indivis. Les textes antiques transitaient par les routes reliant Byzance à l’Occident, en effet l’Empire romain d’Orient subsistera jusqu’à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Que dire du travail des Pères de l’Église grecque ? Ou alors les Grecs furent-ils coupés de leur propre culture par une perte de mémoire soudaine et collective ? Pour mémoire de 685 à 752 règnent une succession de papes d’origine grecque et syriaque. Les quatre Évangiles furent écrits en langue grecque.

La transmission s’est effectuée principalement à travers les penseurs arabophones influencés par la philosophie de Platon ou d’Aristote notamment Avicenne, un chiite duodécimain [4] Alpharabius, philosophe perse (Al-Farabi 870-950). Les Andalous Avempace, Ibn Tufayl ou Averroès, contemporains de Maïmonide [5] savant juif très versé dans l’étude de la pensée grecque. Précisons que ni Avicenne, ni Averroès ou Alpharabius ne lisaient un mot de grec donc n’ont jamais accédé aux textes originaux, mais seulement aux traductions effectuées par les chrétiens d’Orient du syriaque vers l’arabe, parfois directement du grec.

La philosophie ayant perdu son autonomie et mise au service de l’Église qui utilisait ses concepts pour mieux comprendre la révélation divine. Tous les philosophes ne correspondant pas au profil privilégié par l’Église furent écartés de la liste. Entretemps la théologie chrétienne finit par admettre (XIIIe s.) que la raison est un don de Dieu, capable d’aider le croyant à mieux appréhender sa foi. Mais elle avertit que la raison ne doit en rien contredire la foi qui lui est supérieure. Pour autant le conflit entre la raison et la foi n’a jamais véritablement cessé et la Renaissance (XIVe s.) a amplifié le phénomène en remettant en question l’héritage intellectuel, culturel des siècles précédents. Ouvrant ainsi la voie au siècle des Lumières (XVIIIe s.).

« Si les Arabes avaient autant de découvertes scientifiques à leur crédit, pourquoi ont-ils laissé les Européens être les seuls à en tirer bénéfice ? » Pryce-Jones.

La volonté des musulmans de majorer un phénomène réel, mais point déterminant et exclusif dans la formation intellectuelle, scientifique, etc., de l’Occident, se heurte à une contradiction de taille. Contradiction, car ils n’ont de cesse de dénoncer la décadence, l’inconsistance et le matérialisme décomplexé occidental ! Alors quoi ? La corruption européenne est-elle le résultat naturel de l’influence de la science musulmane sur l’Occident ? Mystère ?

La recherche savante a battu en brèche cette posture et rien ne l’arrêtera. Les levés de bouclier accueillant les travaux d’historiens qui explorent ce terrain miné par un chef d’accusation : islamophobie, par analogie avec le racisme, ne feront que populariser les œuvres. L’islamophobie est un terme d’intimidation, forgé pour discréditer tout penseur qui se pencherait sur l’islam et son histoire, avec une plume scrupuleuse et impartiale. L’islam est une religion, mais pas une race, prétendre le contraire voilà un racisme qui joue sur la confusion des mots pour arabiser d’office tous les musulmans non Arabes et islamiser tous les Arabes.

À quelques exceptions prés, l’intellectuel musulman contemporain est inconsolable de la disparition de « l’âge d’or » de l’islam et continue à inculquer aux musulmans l’idée que sans la machination des Occidentaux et des Israélites, le « monde musulman » serait toujours puissant et moteur du monde. Pourquoi ? Est-ce parce que le Coran et les livres de traditions n’ont pas préparé le « peuple d’Allah » à la défaite encore moins à l’autocritique ? Pourquoi ne favorisent-ils pas plutôt le développement de la raison et de l’introspection critique et rationnelle ? Si Allah est le dieu tout-puissant qu’a-t-il à redouter d’un travail de recherche et de décryptage des textes coraniques ?

Est-ce par hasard que la critique historique moderne des textes religieux est née dans la culture chrétienne ? Qu’en est-il du côté musulman ? Les pionniers de la critique biblique se sont heurtés à l’intransigeance de l’Église, certains l’ont payé de leur vie. Ils ont tenu bon et ont fini par la faire évoluer. Aujourd’hui, l’Église a intégré les acquis de la critique historique, sauf la minorité intégriste, catholiques et évangélistes confondus. Pour rappel la dernière victime de l’Inquisition espagnole fut un instituteur déiste pendu à Valence au XIXe siècle ! (26 juillet 1826). Ce ne fut qu’en 1834 que l’Inquisition espagnole fut officiellement abolie par le gouvernement de la régente Marie-Christine. Pour mémoire, l’Inquisition est établie par le pape Grégoire IX à partir de 1231 pour combattre l’hérésie. À cette date, la punition des hérétiques et l’anathème contre les ennemis de la foi étaient des faits déjà anciens, selon ce qui avait été prescrit par le deuxième concile du Latran (1139).

Le savoir scientifique islamique était fondé sur les études et les recherches effectuées par les civilisations antérieures. Et ils ne les ont pas améliorées de façon significative. Inversons la question. Le monde musulman ne doit-il pas beaucoup à la culture grecque ? L’islam aurait-il pu se développer sans l’héritage culturel de l’Antiquité qu’il a siphonné sans modération ? L’islam a-t-il eu son Galilée et son Copernic pour ne citer que ces deux illustres savants ? La réponse coule de source. Les traductions ont surtout le mérite de préserver des œuvres qui auraient certainement disparu. C’est mieux que rien n’est-ce pas ?

Pour le reste, l’Occident est allé chercher le savoir pour compléter et comparer les textes qu’il détenait. Et lui seul en a fait l’usage scientifique et politique qui a abouti aux ordinateurs, aux avions, bref à toutes la technologie dont le monde bénéficie des avantages, aujourd’hui et les avancées scientifiques qui ne cessent de prolonger l’espérance de vie.

Firmus T.

Notes

[1Algazel

[2Calife : successeur en langue arabe

[3La Cilicie est une ancienne province romaine située dans la moitié orientale du sud de l’Asie Mineure en Turquie

[4Le chiisme duodécimain est l’école juridique officielle de l’Iran depuis la révolution de 1979

[5Né à Cordoue. Lors de la persécution exercée par les Almohades contre les chrétiens et les juifs d’Espagne. Mis en demeure de choisir entre l’islam et l’émigration, il se résigna pendant seize années à professer extérieurement la religion musulmane

About T. Firmus.

Indépendantiste par amour pour la Kabylie sans aucune haine pour l'Algérie ni pour les Arabes.

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