21 avril 2017

Les « zones grises » de Nicolas Sarkozy

La tonalité de la nouvelle campagne politique de Nicolas Sarkozy rappelle que l’homme est dangereux pour la démocratie, mais aussi pour la sécurité de la France. Avocat, ancien président de la République garant de la Constitution, il n’en méprise pas moins les juges, qu’il a traités de «petits pois». Ministre de l’Intérieur, il enfreignit la loi en divulguant l’identité d’un mineur délinquant tarbais, J. G., le 6 juillet 2005, sur les ondes d’Europe 1. Assurant la présidence du G 20, il entendit « mobiliser l’Afrique contre la cocaïne » en faisant signer des « accords interétatiques pour assouplir les contraintes de droit ». Ecarté du pouvoir, il ouvrit une ligne téléphonique sous un nom d’emprunt pour converser, à l’abri des oreilles judiciaires indiscrètes, avec son conseil. Et, depuis, il multiplie les artifices de procédure pour se soustraire aux tribunaux, dans l’espoir de recouvrer son immunité présidentielle avant que les choses ne se gâtent. En vacances au cap Nègre, il se fit photographier par Paris-Match en train de conduire un scooter sans casque, au mépris du Code de la route, lui qui se pique de zéro tolérance, et dont la police a pourchassé les jeunes banlieusards pour moins que cela. Nicolas Sarkozy entretient une relation difficile avec le droit.
C’est donc sans surprise que nous l’entendons aujourd’hui en appeler à la fin des «arguties juridiques», des «débats abscons», c’est-à-dire de l’Etat de droit, qui «n’a rien à voir avec les tables de la Loi de Moïse», pour endiguer la vague d’attentats. «Qu’y-a-t-il de plus évolutif que le droit ?», s’interroge-t-il, madré, plaidant en faveur de l’internement administratif des suspects. Il offre ainsi une première victoire idéologique à Daech et Al Qaida.

Mais, au fond, l’homme n’est-il pas une taupe des djihadistes ? Il en partage, en tout cas, l’objectif.

« Notre système doit protéger les victimes potentielles plutôt que les auteurs probables d’un futur attentat. Il y a, dans cette guerre que nous engageons, les innocents, les coupables et une zone grise, avec ceux qui ne sont pas encore passés à l’acte. Peut-être qu’ils ne le feront pas, mais nous considérons que c’est déjà un délit d’être en contact régulier avec des milieux djihadistes », poursuit-il.

La stratégie de Daech est précisément de parvenir à l’ «extinction» de la «zone grise» dans laquelle cohabitent «musulmans» et «mécréants» – c’est-à-dire les sociétés occidentales –, dans la lignée de l’ouvrage de référence d’Abou Moussab al-Souri, Appel à la résistance mondiale, publié en 2004 sur Internet. Dabiq, un magazine du «califat», écrivait ainsi, dans sa livraison de février 2015 :

«Oussama ben Laden avait raison quand il a dit : ‘Le monde actuel est divisé en deux camps’. Bush a dit la vérité quand il a déclaré : ‘Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes’. Cela signifie que vous êtes soit un croisé soit avec l’islam ».

En déclarant la guerre identitaire contre l’islam, en encourageant ses affidés à pourchasser les femmes voilées sur les plages, en exaltant les racines chrétiennes de la France, en remettant en cause le droit du sol, en faisant de la laïcité une nouvelle religion nationale aux antipodes de la «neutralité» de l’Etat entre les croyances, que revendiquait Ernest Renan et que mit en œuvre de manière libérale la loi de 1905, Nicolas Sarkozy promeut une définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté. Celle-ci est de nature à communautariser et marginaliser davantage nos concitoyens musulmans en prenant le risque de les pousser dans les bras, au mieux des salafistes, au pire des djihadistes. A l’instar de Daech, Nicolas Sarkozy mise sur la polarisation de la société française, et «l’extinction de la zone grise» de la tolérance, des compromis pragmatiques, des relations interpersonnelles d’ordre professionnel, affectif ou amoureux sur lesquels elle repose. Tout comme son double de gauche, Manuel Valls, il est partisan de l’«intransigeance», un mot qu’abhorraient les pères fondateurs de la IIIe République, car ils la voulaient «transactionnelle» – et ce fut bel et bien dans cet esprit que fut conçue la Séparation des cultes et de l’Etat.

On sait que Nicolas Sarkozy ne voit de victoire électorale que dans le clivage. Sa stratégie est limpide. A l’instar de Viktor Orban, il entend assécher le bassin électoral de l’extrême-droite en volant à celle-ci son programme et en exaltant l’«identité nationale». La responsabilité du « peuple de droite », lors de la primaire du parti Les Républicains, est écrasante. Il lui reviendra d’ouvrir, ou de fermer, la possibilité que la France devienne une nouvelle Hongrie, dans laquelle les libertés publiques seraient bafouées, les non chrétiens suspectés, les étrangers et les Roms discriminés et pourchassés, l’indépendance de la Justice et de la presse compromise, la construction européenne tenue à distance. De tels renoncements à la démocratie n’apporteraient pas la sécurité que promet le Magicien identitariste. Ce dernier n’est rien d’autre que l’ennemi complémentaire du djihadisme, le nourrissant de ses propres outrances, et tirant profit électoral et législatif des crimes commis en son nom.

Jean-François Bayart