12 août 2017

Lettre à Ferhat Mehenni

Monsieur le Président et très cher ami,

J’ai l’honneur et la douleur de confronter les traces indélébiles de la vieillesse sur mes mains en tapant sur le clavier. Je regarde rarement mes mains et bizarrement en écrivant cette lettre, je me suis aperçu que je vais dépasser le demi-siècle et que mon esprit continue de déguiser la réalité à mon corps. Mon seul soulagement, c’est que je ne devrais pas être le seul dans cette situation. Je commence même à suspecter que les claviers ont été inventés pour rappeler sadiquement à ceux qui veulent oublier leur âge cette incontournable réalité.

Comme tu dois le savoir cher ami, je vis en Kabylie depuis plus d’une année. De temps à autre, je vois sur des murs : « Kabylie Autonome » ou encore « vive le MAK ». Généralement, c’est sur des maisonnettes abandonnées, des arrêts de bus qui ne passent jamais ou rarement et des murs à la chaux nouvellement bâtis et puis… nouvellement abandonnés. Je ne parle plus d’autonomie, car cela devient des conversations à sens unique. Je dis tout et ils n’entendent rien. J’ai vite réalisé qu’expliquer le concept de l’autonomie à un Kabyle, c’est comme mettre un costume à un singe en lui remettant une pièce de 10 dinars et en lui laissant l’initiative de la mettre dans la poche de son choix. D’abord, il regarde la pièce et ensuite vous regarde avec ses yeux de singe indécis. Il la met dans sa bouche et quand on lui dit « non ! », il jette la pièce et prend la fuite en émettant des cris incompréhensibles qu’on peut traduire comme : « aaaaarrrrrgh ! Je ne veux pas de pièce… aaaaarrrgh ! Et puis… il y a trop de poches ! aaaaraghhh ! Et je ne veux pas de costume… arrrrgghhhh ! » Et quelques mètres plus loin, on le retrouve sur son rocher, tout nu et mâchant les feuilles de l’amertume retirées de l’arbre qu’on appelle « l’incapacité de se gérer ».

Très cher ami, en Kabylie tout commence à avoir un prix et l’humiliation et la dignité sont vendues à des prix modiques sur les marchés de Kabylie. Le plus inquiétant, c’est la jeunesse. Les jeunes garçons utilisent leurs pénis comme une boussole et les jeunes filles utilisent leurs vagins comme porte-monnaie. Les premiers ne trouvent jamais le chemin de leurs désirs, et les dernières ne savent plus refermer la fermeture-éclair de leurs porte-monnaie. Toutefois, il reste encore des lueurs d’espoir car la voix de Matoub Lounès continue de résonner ici et là. Je reste tout de même méfiant, car je connais la tendance des Kabyles à vénérer ce qui n’existe plus.

Monsieur le Président, je continue fermement à croire que nous sommes un peuple intelligent et capable du meilleur comme du pire. Je crois que personne de nous ne peut expliquer cette apathie et cette phobie à s’autogérer. En attendant, nos enfants sont ouvertement exposés aux forces obscures de l’arabisme et de l’impasse religieuse. En attendant que notre peuple fasse un rêve commun et se réveille comme un tourbillon de liberté et balaie sur son chemin les graines de l’humiliation et de la soumission sans conditions… Nous resterons comme des feuilles dans une rivière en crue.

J’étais, je suis et je resterai toute ma vie un fervent admirateur de l’autonomie régionale car notre survie en dépend. Pas uniquement la nôtre, mais celle de toute l’humanité. Ceux qui refusent la diversité qu’ils traduisent et étiquettent en séparatisme sont les esprits faibles et incapables de former une opinion par eux-mêmes et la proie de mauvaises influences.

Hmimi Brahimi,, At Abbas, juillet 2013

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