16 juillet 2017

Lettre ouverte à Mahmoud Hussein

Mahmoud Hussein, j’ai lu avec intérêt votre entretien dans le journal Le Monde daté du 24-25 septembre 2006 au sujet de la conférence du pape à Ratisbonne le 12 de ce mois. Vous ne m’en voudrez pas si je me permets de vous soumettre quelques objections. On parle beaucoup sur le mode incantatoire de « dialogue entre civilisations », mais celui-ci a-t-il seulement commencé ? Du côté musulman, il y eut des bombes, des persécutions contre les minorités chrétiennes et des vociférations dans la rue (voire des incendies et des assassinats) chaque fois que la moindre critique était adressée à la religion dont se réclame le terrorisme de masse. Du côté chrétien, il y eut des ménagements allant jusqu’à la capitulation intellectuelle et au syncrétisme. Les musulmans pouvaient parler mais aux non-musulmans, on ne laissait que le choix entre faire l’éloge de l’islam ou se taire. Les médias y veillaient. Le nouveau pape semble vouloir un vrai dialogue où l’on répond aux arguments par des arguments, où l’on s’exprime sans inhibitions, quitte à froisser certaines convictions et d’où les violences et les menaces seraient bannies. Un peu plus de réciprocité serait également souhaitable et qu’on ne refuse pas aux chrétiens en pays musulmans les droits et les libertés dont bénéficient les populations originaires de ces pays en Europe. La conférence de Ratisbonne pourrait être le coup d’envoi de ce dialogue authentique. J’en apprécie la tenue philosophique et puisque vous la critiquez je souhaite vous faire savoir pourquoi vos arguments ne m’ont pas convaincu.

« Le prophète, dites-vous, a propagé l’islam, selon les circonstances, par la parole, par l’exemple et aussi par l’épée. Mais le pape a cité une phrase qui réduit l’islam à la violence et laisse entendre que cette violence lui était consubstantielle parce que la raison lui était étrangère ». Non, le pape n’a pas dit que la raison est étrangère à l’islam en tant que civilisation comme vous af-fectez de le croire en évoquant « la grandeur des siècles où l’islam a rimé avec la liberté de conscience, de recherche et d’expérimentation scientifique », il a encore moins insinué que les musulmans sont incapables en tant qu’être humains de penser rationnellement. Il a dit seulement que le Dieu de l’islam est tellement transcendant qu’il n’est pas lié par les lois de la raison. Vous avez pris le risque de répliquer au souverain pontife alors que vous ne l’aviez pas lu sans quoi vous auriez su qu’il était dans le vrai. Je le démontrerai dans un instant mais auparavant j’ai besoin d’examiner la question de la violence qui est liée à celle de la rationalité divine.

Mahomet a tenté, comme vous le dites, de prêcher sa religion à ses concitoyens de la Mecque mais au bout de douze ans d’efforts il dut reconnaître l’échec de sa parole (de son logos) et opta pour d’autres moyens. Certains de ses disciples étaient partis en Ethiopie, lui-même s’installa avec les autres à Yathrib (Médine). « Il s’est trouvé alors, poursuivez-vous, confronté à la logique tribale de l’Arabie du septième siècle, où les divergences ne pouvaient être réglées que par des compromis [impossibles en matière de religion] ou par la guerre. »

Cette affirmation est inexacte. A Médine, vivaient depuis longtemps trois tribus juives. Il ne semble pas qu’elles aient été contraintes de faire la guerre au nom de la religion. En fait, elles ne cherchaient noise à personne. Vous savez mieux que moi ce qui leur est arrivé. Même si la logi-ue dont vous parlez était une réalité, on ne voit pas en quoi elle justifie Mahomet d’avoir imposé sa religion par le glaive. Le monde dans lequel vivait Jésus-Christ était-il moins violent ? C’est plutôt le contraire puisque Jésus a été supplicié au bout de trois ans. Il avait opté pour la non-violence seule compatible avec son enseignement moral résumé dans le Sermon sur la montagne. Les lauriers de la victoire obtenus par le meurtre et le carnage étaient sans valeur à ses yeux. C’est une autre couronne qu’il recherchait. Il fut donc un « prophète désarmé », contrairement à Mahomet, c’est pourquoi il finit mal comme le remarque Machiavel. Considérez les trois premiers siècles du christianisme et de l’islam, entendu que les premiers temps d’une religion déterminent sa nature. Pendant cette période, les chrétiens ont été strictement non-violents et pourtant ils se multiplièrent non seulement parmi les Romains mais aussi parmi d’autres peuples tels que les Arméniens et les Ethiopiens. Ce résultat fut obtenu exclusivement par la persuasion et en dépit de persécutions sanglantes et massives. Les disciples du prophète, en revanche, conquéraient par le jihad un immense empire allant de l’Atlantique à l’Asie centrale. Dans les deux cas, il y eut conquête cimentée par le sang des martyrs, mais le sens de ce mot n’est pas le même chez les uns et chez les autres. D’un côté, il désigne des personnes qui, pour ne pas abjurer leur foi, ont souffert la mort sans opposer de résistance et en pardonnant à ceux qui les tourmentaient, de l’autre il s’applique à des guerriers qui, comme tous les guerriers, étaient assoiffés du sang de leurs ennemis. Ni les chrétiens, ni les juifs n’ont jamais eu l’idée de nommer martyr un soldat tombé au combat, même s’il servait une juste cause. Européens et musulmans ne parlent pas la même langue parce qu’ils n’ont pas la même histoire. Les seconds considéraient les guerres de conquête comme saintes parce qu’il était saint à leurs yeux de tuer les mécréants. Il ne pouvait en être autrement puisqu’un tel conflit opposait les partisans de Dieu à ses ennemis. C’est pour cela qu’ils nomment l’ensemble des pays qu’ils dominent Dar es Salaam (demeure de la paix) et l’ensemble des autres pays, où il est pour eux légitime de porter le fer et le feu, Dar al Harb (demeure de la guerre). Comment expliquer alors que la violence soit endémique parmi les adorateurs d’Allah ? C’est qu’ils identifient toute opposition politique à l’hérésie. Le rebelle est un « mécréant ». Les indépendantistes bengalis étaient qualifiés ainsi en 1971 par le pouvoir pakistanais alors qu’ils étaient sunnites. Jadis, les ennemis des ismaéliens nizarites ne leur reprochaient nullement leurs assassinats et ne critiquaient pas leur doctrine. Ils se contentaient d’écrire à leur sujet comme Rachid al Dîn : « Verser le sang d’un hérétique est plus méritoire que tuer soixante dix infidèles grecs [1] ». Il s’agissait seulement de savoir qui tuait qui mais pour le reste on ne quittait pas le terrain de la boucherie pieuse.

Il y a un lien nécessaire entre politique et violence mais dans la religion de Mahomet il y a en outre un lien entre politique et religion et donc entre religion et violence. C’est en ce sens que celle-ci est bel et bien consubstantielle à l’islam. Alors que Jésus-Christ a dit « rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu », à quoi s’ajoute la parole « mon royaume n’est pas de ce monde », les musulmans ignorent ces distinctions, ce qui rend leur foi théocratique. Chez eux les « chefs spirituels » sont en même temps chefs de guerre. A l’origine, les khalifes (Omar par exemple) expliquaient leur politique en prêchant à la mosquée. Plus récemment on a vu le président afghan Rhabani en faire autant. Nous avons là une pratique inconcevable en pays chrétien, même non laïque. Le théocratisme islamique tient aux conditions historiques concrètes dans lesquelles a été formulée la doctrine de Mahomet. Celui-ci était à la fois prophète de Dieu et chef temporel de la communauté des croyants. Les sourates tombées du ciel sont en fait un commentaire suivi de ses faits et gestes qui interviennent dans le contexte d’une guerre permanente. Le livre « incréé » qui les rassemble est indissociable d’une pratique politico-militaire précise et datée. Ne cherchons pas ailleurs l’explication des rides qu’a prises l’islam depuis quatorze siècles. Vous y faites allusion dans votre entretien du Monde, c’est pourquoi le dialogue avec vous pourrait être possible.

Je ne doute ni de votre savoir ni de votre bonne foi, mais êtes-vous sûr de ne jamais passer sous silence, ou édulcorer et enjoliver les côtés les moins reluisants du prophète ? Si votre réponse est oui alors veuillez m’expliquer comment on peut en faire l’éloge. Mahomet dit de lui-même en faisant parler Dieu : « Dans l’Apôtre d’Allah, vous avez un modèle à suivre ». C’est pourquoi il est pour les musulmans « le beau modèle ». On en conclura que l’imitatio Mahometi est un devoir pour eux et je dois reconnaître qu’ils ne manquent jamais de s’y conformez. Voyons quels sont les exemples de conduite hautement morale qu’on trouve dans la biographie de ce saint homme.

Arrivé à Médine, il pensa que le moyen le plus pratique de procurer des ressources à ses 70 compagnons était le brigandage. Quoique ses trois premières tentatives eussent été peu concluantes, il ne se découragea pas. Lorsque enfin il remporta un succès, celui-ci ne lui fit guère honneur. Au mois sacré de rajab, au cours duquel il était interdit de verser le sang, il envoya AbdAllah ibn Jahch avec huit (ou dix) hommes pour attaquer une caravane. Un chamelier fut tué, les trois autres mis en fuite ou fait prisonniers. Mahomet s’était bien gardé de révéler le but final de l’expédition à son affidé auquel il avait remis une lettre à ouvrir après deux jours de voyage. Cet acte de perfidie provoqua l’indignation générale. Devant le tollé Mahomet, nia effrontément toute responsabilité. Il affecta même de ne pas toucher au butin jusqu’au moment où une révélation ad hoc vint le justifier. Allah y déclarait que pendant le mois sacré la guerre est, certes, « un grave péché, mais se détourner du chemin d’Allah », comme l’avaient fait les victimes, « est pire encore ». Cela revenait à dire que violence et rapines sont excusables aux dépens des incroyants [2]. En vertu de ce principe, sept semaines plus tard toutes les forces de Mahomet, auxquelles s’étaient joint beaucoup de médinois, attaquèrent la grande caravane de ses compatriotes les Qoraïchites. Ceux-ci eurent une cinquan-taine de morts. Mahomet, définitivement tiré d’affaire sur le plan matériel, attribua ce succès au soutien de Dieu. Il y vit la confirmation que le sabre était le meilleur instrument pour propager l’islam. Son mot d’ordre fut désormais « combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de division, mais que toute piété aille à Allah ».

Dans les premiers temps après l’Hégire, Mahomet avait eu besoin des juifs de Médine et peut-être espérait-il les convertir. Aussi leur fit-il quelques menues concessions (qu’il retira par la suite) comme de s’orienter vers Jérusalem lors de la prière et de respecter le repos du Shabbat. Son échec fut complet car il se référait à la Bible sans la connaître, ce qui excitait l’ironie des rabbins. Alors il se débarrassa de leurs trois tribus : celle des Qaynuqa dont tous les biens furent confisqués, celle des Nadir, dont les terres furent attribuées aux partisans de Mahomet, enfin celle des Qurayza dont il fit vendre en esclavage les femmes et les enfants et décapiter les hommes au nombre de six cents. L’intolérance de Mahomet et son caractère haineux se manifesta également contre des individus. Il fit assassiner trois poètes qui s’étaient moqués de lui : Asmâ’ bint Marwân transpercée d’un coup d’épée au milieu de ses enfants, le vieillard Abû ‘Afak et le juif Ka’b ibn al-Achraf tué avec sa femme. D’autres personnes encore tombèrent victimes de sa vengeance, comme un poète mecquois auteur de poésies satiriques et des femmes qui les avaient chantées. Il lui suffisait de s’écrier : « qui me débarrassera d’un tel ? » pour que ce soit chose faite le lendemain.

A partir de son premier raid de brigandage, le Mahomet n’arrêta jamais les opérations de ce type. Il entrait en campagne presque trois fois par an (28 expéditions en dix ans), faisant main basse sur un riche butin avec lequel il lui arrivait d’acheter la conversion d’hommes distingués comme un certain Safwan. En fait, la soif insatiable de butin a été le moteur de l’expansion islamique. Les musulmans nous assurent que jihad signifie seulement « guerre juste » et donc défensive. Il se trouve que pour eux la guerre contre les incroyants est juste par définition puisque elle oppose les partisans de Dieu à ses ennemis et il serait bien naïf de croire que les Musulmans n’ont fait que se défendre alors qu’en moins d’un siècle ils firent la conquête d’un vaste empire. S’en seraient-ils emparés sans en avoir eu l’intention, « in a fit of absent-mindedness », (dans un accès de distraction) comme l’a dit de Rome un historien ironique ? Nierez-vous, Monsieur Hussein, que les agressions contre l’empire byzantin et contre l’Etat sassanide (la première lancée du vivant de Mahomet) aient été non provoquées ? Vous me direz peut-être que les musulmans ne sont pas les seuls coupables d’agressions militaires. C’est précisément pour cette raison que je ne mets pas en cause le chef de guerre mais le fondateur de religion censé exécuter les ordres de Dieu et dont l’exemple fait loi aujourd’hui encore.


Les apologistes de l’islam font grand cas de la prééminence du « djihad majeur » que serait le combat spirituel contre le mal. Et de citer le hadith dans lequel leur prophète, après s’être félicité d’une victoire remportée sur les infidèles, exhorte ses partisans à engager une lutte encore plus importante contre l’ennemi intérieur. Nos bons apôtres nous invitent à y reconnaître une haute signification morale. Ils semblent ignorer qu’Hitler a tenu des propos semblables quand il disait que tuer les Juifs ne suffisait pas car il fallait surtout tuer le Juif en chacun de nous. Que faut-il en conclure ? Que les grands génies se rencontrent ? Que le chef nazi était inspiré par l’archange Gabriel ? ou que de telles paroles n’ôtent rien à la violence inhérente aux doctrines théocratiques (le nazisme en était une séculière) et n’y ajoutent aucun supplément d’âme ?

Les quelques versets qu’on cite pour étayer l’affirmation selon laquelle le Coran ne prône pas nécessairement la guerre datent de la période mecquoise de Mahomet où il était faible et isolé. Ces versets ont été abrogés par ceux de la période médinoise qui lui a succédé parmi lesquels on peut lire : « Quand vous rencontrerez ceux qui sont infidèles, frappez au col jusqu’ à ce que vous les réduisiez à merci ! Alors serrez le garrot ». « Tuez-les partout où vous les atteindrez ! ». « Ô vous qui croyez ! Combattez ceux des infidèles qui sont dans votre voisinage ! Qu’ils trouvent en vous de la dureté ! ». Allah est un dieu très particulier. Il se réserve le droit de changer d’avis et de se corriger. C’est pourquoi le Coran incréé (qui existe de toute éternité) contient nombre de contradictions. Les musulmans n’en sont nullement embarrassés car ils tiennent les versets antérieurs pour abrogés par les postérieurs. Pourquoi les premiers ont-ils été promulgués ? Mystère !
Les propos du Pape étaient donc rigoureusement exacts. Si le Coran (parole descendue du Ciel) se contredit, cela signifie que Dieu peut contrevenir à la logique la plus élémentaire dont les principes sont ceux d’identité et de non-contradiction.

Les notions d’abrogeant et d’abrogé devraient être notées par les journalistes pressés qui se laissent facilement berner par les apologistes de l’islam. Ceux-ci s’entendent à pratiquer l’art de la taqiyya ou kitman : la dissimilation et le double langage que la morale musulmane recommande. Ces propagandistes jouent sur deux tableaux : ils tiennent un discours d’un pacifisme mielleux quand ils s’adressent à des incroyants (les citations mecquoises peuvent alors servir) et ils prêchent le jihad quand ils parlent à leurs coreligionnaires. Puisque les versets les plus sanguinaires ont abrogé les autres, ce sont les premiers qui expriment la vérité du Coran. Vous la méconnaissez, Monsieur Hussein, en déclarant que « La parole de l’islam peut parfaitement être portée sans re-cours à la violence », phrase qui fournit le titre de votre entretien. Peut-on propager pacifiquement un message qui commande au nom de Dieu de verser le sang et d’user de la brutalité la plus extrême ?

Mahomet est « le beau modèle » non seulement dans sa vie publique mais aussi dans sa vie privée. Pour satisfaire ses pulsions, il n’y a pas d’acte honteux ou de crime devant lequel il ait reculé. Corrigez-moi si je me trompe. N’est-il pas vrai qu’il ait épousé une petite fille de neuf ans et qu’il ait consommé immédiatement le mariage ? C’était abuser d’une enfant livrée par ses parents. Devrait-on imiter l’exemple donné par ce saint patron ? Mahomet a aussi commis un inceste selon la loi de son peuple en enlevant à son fils adoptif Zayd sa femme Zaynab qu’il avait désirée après l’avoir vue en tenue légère. Fin renard, il se fit ordonner ce méfait par une sourate spécialement descendue du ciel, ce dont se gaussait son autre femme Aïcha qui n’était pas dupe. Notons à ce propos que Dieu (si l’on en croit le Coran) intervenait sans cesse pour régler les chamailleries entre Mahomet et son harem de dix épouses. Une sourate (à laquelle bien sûr ce dernier n’eut aucune part) leur interdira de se remarier s’il venait à mourir. La plupart de ces femmes étaient des captives que le vieillard prélevait dans le butin comme la jeune juive Rayhana dont la tribu avait été exterminée ou encore la belle Safiya sur laquelle il jeta son dévolu après la prise de l’oasis juive de Khaybar. Il ne se contenta pas de l’arracher à son mari mais fit torturer celui-ci en lui brûlant la poitrine au briquet « jusqu’à ce qu’il soit sur le point de mourir » et finit par lui trancher le cou. « Beau modèle » en vérité !

Je dois vous rendre justice, Monsieur Hussein, vous ne justifiez pas les horreurs que je viens de passer en revue. Vous vous contentez de les excuser en invoquant des circonstances particulières propres au septième siècle. Les versets du Coran où sont bénis voire ordonnés des actes qui nous répugnent « ne peuvent, dites vous, en aucune manière être transposés au XXIe siècle. Par exemple : l’esclavage, le butin de guerre, la mise à mort des vaincus, la polygamie, les châtiments corporels [et les amputations] autant de pratiques liées à une époque révolue ». J’admire plus votre courage que votre sens des réalités. Comment pouvez-vous imaginer que les musulmans abandonneront leur loi et leur morale pour adopter vos principes qui portent la marque de la douceur évangélique ? Si l’on veut être fidèle à la Révélation coranique, il est, certes, indispensable pour l’interpréter de tenir compte du contexte historique. Mais chez vous la référence à ce contexte ne conduit pas à une meilleure intelligence de la parole divine, elle conduit à son annulation pure et simple. Répondant à une question concernant les islamistes « qui voudraient refaire le monde à coups d’attentats aveugles » vous dites que « ces gens contredisent et la lettre et l’esprit de l’enseignement prophétique ». Se prononcer sur « l’esprit » n’est ni de ma compétence ni de la vôtre car nous ne sommes pas des ulémas. En revanche, la lettre relève des faits, que chacun peut constater. Or elle est intangible. L’islam « est dans l’impossibilité absolue d’échapper à ses textes fondateurs », écrit l’islamologue Anne-Marie Delcambre. Il me semble qu’on peut en donner trois raisons : l’islam n’a ni Eglise ni Vicaire de Dieu ayant l’autorité requise pour opérer le tri que vous préconisez ; de toute façon, personne n’a le droit de choisir ce qu’il retient et ce qu’il rejette dans la parole incréée de Dieu (alors que les écritures saintes des chrétiens sont l’œuvre d’êtres humains inspirés) ; enfin puisque le Coran et la vie de Mahomet sont les sources de la pensée islamique, on ne peut en tenir une partie pour caduque sans compromettre l’ensemble. Les islamistes connaissent fort bien la lettre de ces textes. Ils les appliquent scrupuleusement. Par exemple il y a peu le Hamas a proposé à Israël une trêve de dix ans comme celle stipulée dans le traité conclu à Hudaybiyya entre Mahomet et les Mekkois. Conformément à ce précédent, dix ans est la durée maximale d’une période de paix entre Musulmans et incroyants. Comme nous le dit A-M Delcambre : « l’intégrisme n’est pas la maladie de l’islam. Il en est la lecture intégrale. [il est] l’islam juridique qui colle à la norme [3] » . Cette norme découle notamment de la vie de Mahomet considérée comme une collection de précédents.

La seule conclusion qu’on puisse tirer de principes moraux de cet acabit, c’est que le Coran calomnie Dieu auquel il attribue tant d’abominations. Le blasphémateur c’est lui, Mahomet, qui a planté dans le cœur de ses adeptes un germe de violence illimitée en la disant voulue par Dieu. [4] C’est sur l’exemple de l’apôtre d’Allah que s’est réglé l’Ayatollah Khomeini lorsqu’il fulmina la fatwa (en l’occurrence appel au meurtre) contre Salman Rushdie. L’assassinat du traducteur norvégien de ce dernier, l’assassinat du cinéaste Theo Van Gogh, l’exil forcé de la romancière Taslima Nasreen et tout récemment la nécessité pour Robert Redeker de se cacher après avoir publié une tribune critiquant l’islamisme, tout cela procède de la même source. Le Mollah Omar, commandeur des croyants, n’a fait qu’imiter Mahomet en ordonnant à ses diplomates d’organiser d’urgence l’assassinat de tous ses opposants réfugiés à l’étranger. On peut en dire autant de Hasan i Sabbâh, chef des ismaéliens nizarites, mieux connus comme « Assassins », dont les méthodes (terrorisme international par des attaques suicide à partir du sanctuaire d’Alamut) présentent des analogies avec celles de Ben Laden. Il est vrai que les fidèles de toutes les croyances sont susceptibles de commettre des crimes. Aucune ne garantit la vertu de ses fidèles. Une différence apparaît cependant quand le fondateur d’une religion sanctifie l’assassinat par son propre exemple. Sous l’influence d’un tel enseignement, une mentalité prend forme, qui explique l’égorgement de l’ancien premier ministre Bakhtiar et de beaucoup d’autres opposants iraniens sur ordre des religieux au pouvoir, les atrocités des GIA en Algérie justifiées par l’obligation religieuse de combattre un pouvoir impie et ses suppôts parmi lesquels on ne pouvait cependant compter les milliers de paisibles paysans massacrés à l’arme blanche, ni les huit ecclésiastiques dont des moines, des prêtres et un évêque assassinés pour la seule raison qu’ils étaient chrétiens. Vous savez fort bien que si je devais donner la liste de tous les crimes commis à notre époque au nom de l’islam, elle serait mille fois plus longue. Il y a là le prolongement d’une tradition qui est le soubassement commun de toute pensée politique dans le monde arabo-musulman.

Pour toutes ces raisons, l’islam est une croyance fondatrice d’une identité culturelle, mais nullement une religion au sens où nous l’entendons dans les pays de civilisation européenne. Certains croient que le « respect de la différence » leur impose de dire tout le bien possible de l’islam (dût la vérité en souffrir) et tout le mal possible du christianisme en évoquant l’Inquisition ou les guerres de religion. A l’époque de ce dévoiement du message christique, certains groupes poursuivant des objectifs politiques ont, il est vrai, arboré une bannière religieuse. Ce fut le cas des paysans tchèques hussites dans leur lutte d’émancipation nationale face à l’empereur allemand ou au siècle suivant celui des Hollandais contre Philippe II d’Espagne. Le facteur déterminant de ces conflits résidait dans leurs enjeux politiques et socio-économiques. On ne peut nier pourtant le problème posé par l’intrication de ces enjeux avec des différends religieux. Elle a été rendue possible par la référence préférentielle non pas au Nouveau mais à l’Ancien Testament (sans doute mal interprété) levant toute résistance à la tentation théocratique jamais totalement absente chez les chrétiens depuis Constantin. L’essentiel est qu’on ne peut rien trouver dans les Évangiles et dans la prédication de saint Paul qui justifie la violence, même contre les impies, même contre les tyrans. Sur ce point, on peut invoquer le témoignage indirect des ennemis du christianisme. Ils ont écrit des milliers de livres pour le réfuter, aucun ne met en cause la figure du Christ et sa stature morale. A ce propos je relève, Monsieur Hussein, le passage suivant de votre entretien : « La violence des croisades, de l’Inquisition, de la conquête des Amériques, n’est pas inscrite dans les Évangiles, mais elle a eu lieu et elle a été justifiée par une interprétation tendancieuse de ces textes ». Je vous mets au défi de trouver une justification de ces pratiques violentes sur la base d’une interprétation, serait-elle tendancieuse, des Évangiles. Croyez-vous qu’on puisse faire dire n’importe quoi à n’importe quel texte ? En tout cas au travail, cherchez ! Tous les peuples, quelles que soient leurs croyances sont capables de violence. Une seule religion la sanctifie. C’est pourquoi l’Inquisition d’antan lorsqu’elle livrait au bras séculier un hérétique ne manquait pas de prier qu’il soit traité avec « clémence » et « douceur ». Hypocrisie, sans doute, mais significative en tant qu’hommage du fanatisme à la vertu évangélique.

Il faut une ignorance historique insondable et une bonne dose de naïveté pour prendre au sérieux le dit (mecquois) de Mahomet selon lequel « pas de contrainte en matière de religion ». Ce principe ne fut appliqué ni par lui, ni par aucun de ses successeurs. Le supplice des martyrs de Cordoue au IXe siècle, les cas innombrables où des chrétiens ont été placé devant le choix ou d’abjurer leur foi et se faire musulman ou d’être mis à mort souvent d’une manière atroce (par exemple le grand duc Notaras et ses fils sur ordre de Mehmet II), les religieux chiites persans brûlés vifs par le sunnite Mahmoud de Ghazni sont quelques exemples qui démentent la légende de la tolérance islamique. Même le khalife Al-Ma’mûn, un intellectuel qui était allé dans le sens du rationalisme aussi loin que possible pour un musulman puisqu’il s’était rallié au mu’tazilisme, mit le marché en main aux Sabéens d’Edesse : soit se convertir au christianisme ou à l’islam, soit être exterminés. [5]

Non seulement il est vrai, comme je l’ai montré que le dieu de l’islam n’est pas contraint par la raison, mais ses adorateurs, eux, ne sont pas contraints par le bon sens. Selon leurs « historiens », Mahomet, à la fin de sa vie, écrivit à tous les souverains de la terre une lettre pour les inviter à embrasser l’islam. L’empereur de Constantinople (Héraclius) et le roi d’Ethiopie obtempérèrent et se convertirent ! En lisant cela, on se demande s’il y a une limite aux absurdités que son fidéisme fait gober à l’adorateur d’Allah. S’il considère en revanche que Tabarî a inventé cet épisode, quelle créance peut-il accorder à ce biographe officiel de Mahomet ? Quand l’histoire sainte de l’islam des origines aura été soumise à un examen aussi sévère que celle du christianisme, on se demande s’il en restera grand-chose. Pour le moment, c’est le fidéisme le plus obtus qui règne dans le monde musulman.

J’avoue ma surprise, Monsieur Hussein, en constatant que vous-même n’êtes pas encore sorti de la prison fidéiste. Vous avez renoncé à tout esprit critique en adhérant à la prétention de l’islam d’être « le sceau de la prophétie ». Vous le laissez entendre en parlant « de la continuité des religions révélées » dont l’islam serait donc la récapitulation. Continuité imaginaire car la doctrine musulmane est la négation radicale des autres monothéismes que Mahomet ne connaissait pas directement, étant analphabète. Les noms d’Abraham, de Moïse, de Jésus et de Marie qui figurent dans le Coran désignent de bons musulmans sans rapport aucun avec les personnages dont il est question dans la Bible hébraïque et les Evangiles. Ces textes sont considérés par Mahomet comme ayant été entièrement falsifiés par les juifs et le chrétiens. Faut-il préciser qu’aucun philologue n’a trouvé la moindre trace d’une telle falsification ?

Selon la charia, les adeptes des religions du livre (juifs et chrétiens) sont des dhimmis, sujets de seconde zone auxquels il est interdit de construire des lieux de culte, qui sont astreints à un impôt spécial et d’autres obligations, susceptibles en outre de subir toutes sortes d’humiliations. Les critiques adressées actuellement au christianisme s’appuient, non sans anachronisme, sur des événements qui appartiennent à un passé lointain et révolu. Leur rappel unilatéral par des publicistes est, dans la situation actuelle, dépourvue de toute pertinence. A moins qu’il ne serve à renvoyer dos à dos les croyants de toutes les religions afin d’excuser des crimes commis actuellement par les uns (les musulmans) contre les autres. Or la morale et la politique servent à guider l’action. En ce sens, elles concernent le présent et l’avenir. Aujourd’hui, seuls les musulmans frappent, au Nigéria comme aux Etats-Unis, en France comme en Angleterre et en Espagne, en Inde comme au Kénya, en Russie, en Egypte, aux Philippines. Ils sont allés chercher leurs victimes juives jusqu’en Argentine. Seuls les musulmans persécutent, voire massacrent au Soudan, en Iran, au Pakistan, en Indonésie ceux qui ne partagent pas leurs croyances et pour cette seule raison. Leurs autorités religieuses sont seules à user sans états d’âme de deux poids deux mesures. Elles réclament une totale liberté de culte pour les musulmans en Inde et ailleurs, mais elles ont imposé au Pakistan une loi sur le blasphème dont il est fait un usage ubuesque contre les chrétiens. Avoir recommandé la lecture de Salman Rushdie est puni de mort en application de cette loi. Les musulmans tiennent pour louable la conversion à l’islam mais pour passible de la peine de mort l’apostasie d’un des leurs ; ils considè-rent comme licite le mariage d’une chrétienne avec un musulman mais pour criminel le mariage d’une musulmane avec un chrétien, (ce qui a conduit à des pogroms sanglants en Egypte). Leurs autorités considèrent comme œuvre pie le prosélytisme musulman et comme un délit le prosélytisme chrétien. Les Séoudiens financent la construction de mosquées en Europe mais interdisent chez eux le moindre lieu de culte pour leurs travailleurs immigrés chrétiens au nombre de six cent mille. Précisons que les seigneurs de Riad qui condamnent à de lourdes peines ceux parmi ces malheureux qui ont été pris en possession d’une Bible, dépensant des milliards de dollars pour propager dans le monde non pas simplement l’islam mais une de ses formes les plus fanatiques, celle qui inspire les réseaux d’Al Qaïda et les terroristes tchétchènes de feu le président Bassaïev (l’organisateur de la prise d’otages de Beslan), à savoir le wahhabisme.

Dans cette situation de guerre entre les islamistes et le monde civilisé, il est étrange de voir les politiciens et les médias inviter le bon peuple à ne pas faire d’amalgame. Si l’on entend par là qu’on peut invoquer Allah et son prophète sans être un criminel, c’est une évidence élémentaire, mais insinuer qu’il n’y a aucun rapport entre islam et terrorisme témoigne d’un aveuglement délibéré. Tous les musulmans ne sont pas des terroristes, mais tous les actes de terrorisme de masse sont commis par des adeptes de cette religion. C’est parmi eux et au voisinage des mosquées que se recrutent les assassins. C’est pourquoi Henri Tinq a eu raison de s’exclamer : « à force d’entendre dire que l’islam des poseurs de bombes n’est pas le « bon islam » on finit par croire que les mots n’ont plus de sens » (Le Monde du 24 septembre 2001).

Kostas Mavrakis

Docteur en philosophie et en arts plastiques, Maître de conférences, peintre, Kostas Mavrakis a longtemps enseigné au département de philosophie de l’Université Paris VIII.


[1Cité par Bernard Lewis dans Les Assassins, Paris 1982 p 85

[2Par extension le même principe s’applique aux rebelles (hérétiques par définition). Ainsi s’explique l’idée qu’eut Saddam Hussein d’appeler « Anfal » (butin pris aux mécréants) sa campagne d’extermination des Kurdes pourtant ses coreligionnaires. Pour les musulmans, il est licite de financer le terrorisme par des activités délictuelles telles que la fabrication de faux papiers, de fausses cartes de crédit, voire des braquages car tout cela fournit de l’Anfal.

[3Les deux citations de M. F. Delcambre proviennent du livre de René Marchand Mahomet. Contre-enquête, Paris 2006 pp 458-459, 462

[4Dans l’éditorial du journal Le Monde consacré aux menaces islamistes contre Robert Redeker (1-2 octobre 2006) il est question de « blasphème qui ne saurait être lancé sans risque ». Or la tribune de Redeker critiquait uniquement Mahomet alors que « blasphème » est défini par le Petit Robert comme une « parole qui outrage la Divinité ».

[5Plus tard le mu’tazilisme sera considéré par tous les musulmans comme une hérésie. Je ne peux m’empêcher de considérer qu’il y a paradoxalement de la logique dans cette hostilité au rationalisme.

UA-10888605-2