Lettre ouverte au wali de Tizi-Ouzou

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Le clou du wali

Aujourd’hui achevée, la rénovation de la mosquée des Aghribs, Sidi Djaffar, que l’on s’apprête à célébrer a fait couler beaucoup d’encre, mobilisé beaucoup de monde et suscité bien des manipulations. C’est que derrière cet événement d’apparence banale, la construction d’une énième mosquée, se cache un enjeu vital pour les Kabyles.

Je n’insisterai pas sur les agressions multiples subies ces dernières années par la Kabylie : tueries en 2001 – à ce jour impunies –, kidnappings avec rançon aujourd’hui qui ont fait de la région une zone de non droit – une zone où faute d’urbanisation planifiée, la construction illicite est la règle–, catastrophe écologique qu’est le désensablement du Sébaou opéré à coup de dérogations accordées aux parrains qui gèrent les sablières équipées de pelles mécaniques tandis que la répression frappe ceux qui travaillent avec des pelles manuelles… Il n’est jusqu’à l’aspect physique de cette région, qui a vu Tizi-Ouzou décrocher la palme de la ville la plus sale d’Algérie, qui n’échappe à cette offensive multiforme.

Sur ce sujet tout a été dit et je n’apprendrai pas grand-chose au lecteur kabyle qui vit ce marasme au quotidien. Cette évocation n’est là que pour rappeler le contexte global dans lequel se situe cette affaire et aussi pour dire que nous ne sommes dupes de rien, que nous n’oublions rien.

Dans ce chantier à ciel ouvert que représente la destruction programmée de la Kabylie dans sa spécificité, l’anéantissement des valeurs morales, le travail de sape contre les repères culturels et les traditions représentent le dernier chaînon. C’est dans ce cadre que s’inscrit la gestion du dossier de la mosquée des Aghribs.

Avant l’intervention de l’Administration par le truchement d’une association religieuse, notre mosquée plusieurs fois séculaire n’a jamais été l’objet – et encore moins source – de conflit. Depuis toujours, l’ensemble des villageois lui ont manifesté un attachement indéfectible. Leur ferveur n’a pas fléchi même dans les moments noirs, lorsque l’armée française l’a profanée pendant la guerre en la transformant en bar. Sitôt l’indépendance acquise, elle a été restaurée et réhabilitée.

En juin 2007, les villageois réunis en assemblée avaient, à l’unanimité, résolu de rénover la mosquée Sidi Djaffar. Au même moment, Monsieur le wali, vous avez décidé de déposséder le village de sa Place aux bestiaux pour la transférer aux « houbbous » à la demande d’une association religieuse pour construire une deuxième mosquée. Opération lancée à l’insu des villageois et contre leur volonté.
Si par le passé vous avez pu feindre la bonne foi en vous défaussant sur le maire, aujourd’hui que vous êtes informé de la réalité de cette association, la donne a changé. L’initiative que vous appuyez est en effet celle de trois individus qui ont reconnu publiquement, devant la presse et en présence de délégués de 50 comités de villages réunis le 11 février 2010, avoir agi au nom du village des Aghribs sans en avoir référé au dit village, ni même pris la précaution de l’informer. Personne ne conteste ces faits établis et admis par tous.

Et alors que le maire a décidé de retirer son soutien à l’association dès qu’il a pris connaissance de la supercherie, de votre côté, vous maintenez, envers et contre tout, le transfert de l’assiette de terrain malgré les irrégularités qui l’entachent, irrégularités qui ont conduit le maire à vous poursuivre en justice. En outre, vous ne pouvez ignorer que la législation algérienne interdit « la construction d’une deuxième mosquée si elle gêne une autre mosquée existante ». Ce sont les termes mêmes de la loi. Mais vous persistez dans vos décisions en empruntant à chaque fois que vous êtes interpellé des voies dilatoires.
Que cherchez-vous donc Monsieur le wali ?
Quelle motivation peut expliquer votre entêtement sinon une volonté délibérée d’enfoncer un clou à la manière de Djeha pour empoisonner la vie des villageois ?
Il est bon que vous sachiez, Monsieur le wali, qu’au cynisme de l’Administration, les villageois, appuyés par tous les comités de villages présents à la réunion de février dernier, opposent leur détermination à ne pas se laisser déposséder de leur terre ancestrale ni à se laisser abuser par des structures fantoches quels que soient les commanditaires qui les manipulent. De cela, l’assemblée du village, en date de ce 26 juillet, en porte témoignage.
Certes, l’Administration préfère ces structures plus dociles qu’elle multiplie pour « doubler » les comités de villages qui, eux, ont une assise démocratique et sont par voie de conséquence des partenaires moins malléables. C’est par le biais des associations religieuses que l’Administration introduit la discorde dans les villages appliquant ainsi le conseil prodigué par Hussein Pacha au général de Bourmont, au lendemain du débarquement de ce dernier à Sidi Fredj en 1830 :


« Pour ce qui est des Kabyles, ils n’ont jamais aimé les étrangers : ils se détestent entre eux ; évitez une guerre générale contre cette population guerrière et nombreuse, vous n’en tireriez aucun avantage. Adoptez à leur égard le plan constamment suivi par les deys d’Alger, divisez-les, et profitez de leurs querelles. »


Monsieur le wali, cette recommandation faite par un Turc à un Français, il y a près de deux siècles, épargnez-nous sa mise à jour sur fond de manipulation de l’islam, car cette politique n’a jamais engendré que


Sang et poussière
Feu et flammes
Sur la terre libre d’Amazigh !


Le poète Kateb Yacine le savait, lui qui a écrit ces vers bien avant la guerre qui ensanglante aujourd’hui encore le pays.
Mais il est connu qu’en Algérie les intelligences sont étouffées. Et, entre l’Algérien Kateb Yacine et l’Égyptien Ghazali, entre le poète et l’apparatchik, entre le nationaliste et l’intégriste, le régime que vous représentez a fait le choix de Ghazali qui a officié des années durant sur votre télévision. Ghazali qui a osé proclamer, en Algérie même, que Kateb Yacine, qui a connu la prison à seize ans lors des massacres de Sétif, n’avait pas droit à une sépulture en son pays, la terre libre d’Amazigh !

Les Aghribs, le 26 juillet 2010

Hend Sadi

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