23 avril 2017

Lettres philosophiques de Voltaire : Les Quakers (I)

J’ai cru que la doctrine et l’histoire d’un peuple aussi extraordinaire que les quakers méritaient la curiosité d’un homme raisonnable. Pour m’en instruire, j’allai trouver un des plus célèbres quakers d’Angleterre, qui, après avoir été trente ans dans le commerce, avait su mettre des bornes à sa fortune et à ses désirs, et s’était retiré dans une campagne auprès de Londres. J’allai le chercher dans sa retraite : c’était une maison petite, mais bien bâtie et ornée de sa seule propreté. Le quaker était un vieillard frais qui n’avait jamais eu de maladie parce qu’il n’avait jamais connu les passions ni l’intempérance : je n’ai point vu en ma vie d’air plus noble ni plus engageant que le sien. Il était vêtu, comme tous ceux de sa religion, d’un habit sans plis dans les côtés, et sans boutons sur les poches ni sur les manches, et portait un grand chapeau à bords rabattus comme nos ecclésiastiques. Il me reçut avec son chapeau sur la tête, et s’avança vers moi sans faire la moindre inclination de corps ; mais il y avait plus de politesse dans l’air ouvert et humain de son visage qu’il n’y en a dans l’usage de tirer une jambe derrière l’autre, et de porter à la main ce qui est fait pour couvrir la tête.

« Ami, me dit-il, je vois que tu es étranger) ; si je puis t’être de quelque utilité, tu n’as qu’à parler.
– Monsieur, lui dis-je, en me courbant le corps et en glissant un pied vers lui, selon notre coutume, je me flatte que ma juste curiosité ne vous déplaira pas, et que vous voudrez bien me faire l’honneur de m’instruire de votre religion.
– Les gens de ton pays, me répondit-il, font trop de compliments et de révérences ; mais je n’en ai encore vu aucun qui ait eu la même curiosité que toi. Entre, et dînons d’abord ensemble. »
Je fis encore quelques mauvais compliments, parce qu’on ne se défait pas de ses habitudes tout d’un coup ; et, après un repas sain et frugal, qui commença et qui finit par une prière à Dieu, je me mis à interroger mon homme. Je débutai par la question que de bons catholiques ont faite plus d’une fois aux huguenots.
« Mon cher monsieur, dis-je, êtes-vous baptisé ?
– Non, me répondit le quaker, et mes confrères ne le sont point.
– Comment, morbleu, repris-je, vous n’êtes donc pas chrétiens ?
– Mon ami, repartit-il d’un ton doux, ne jure point, nous sommes chrétiens ; mais nous ne pensons pas que le christianisme consiste à jeter de l’eau sur la tête avec un peu de sel.
– Eh ! bon Dieu ! repris-je, outré de cette impiété, vous avez donc oublié que Jésus-Christ fut baptisé par Jean ?
– Ami, point de jurements encore un coup, dit le bénin quaker. Le Christ reçut le baptême de Jean, mais il ne baptisa jamais personne ; nous ne sommes pas les disciples de Jean, mais du Christ.
– Ah ! comme vous seriez brûlés par la sainte Inquisition ! m’écriai-je Au nom de Dieu ! cher homme, que je vous baptise !
– S’il ne fallait que cela pour condescendre à ta faiblesse, nous le ferions volontiers, repartit-il gravement : nous ne condamnons personne pour user de la cérémonie du baptême, mais nous croyons que ceux qui professent une religion toute sainte et toute spirituelle doivent s’abstenir, autant qu’ils le peuvent, des cérémonies judaïques.
– En voici bien d’une autre, m’écriai-je ; des cérémonies judaïques !
– Oui, mon ami continua-t-il, et si judaïques que plusieurs juifs encore aujourd’hui usent quelquefois du baptême de Jean. Consulte l’antiquité, elle t’apprendra que Jean ne fit que renouveler cette pratique, laquelle était en usage longtemps avant lui parmi les Hébreux, comme le pèlerinage de la Mecque l’était parmi les ismaélites. Jésus voulut bien recevoir le baptême de Jean, de même qu’il était soumis à la circoncision ; mais et la circoncision et le lavement d’eau doivent être tous deux abolis par le baptême du Christ, ce baptême de l’esprit, cette ablution de l’âme qui sauve les hommes ; aussi le précurseur Jean disait : Je vous baptise à la vérité avec de l’eau, mais un autre viendra après moi, plus puissant que moi, et dont je ne suis pas digne de porter les sandales : celui-là vous baptisera avec le feu et le Saint-Esprit ; aussi le grand apôtre des Gentils, Paul, écrit aux Corinthiens Le Christ ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher l’Évangile ; aussi ce même Paul ne baptisa jamais avec de l’eau que deux personnes, encore fut-ce malgré lui ; il circoncit son disciple Timothée ; les autres apôtres circoncisaient aussi tous ceux qui voulaient l’être. Es-tu circoncis ? ajouta-t-il. » Je lui répondis que je n’avais pas cet honneur. « Eh bien ! dit-il, ami tu es chrétien sans être circoncis, et moi sans être baptisé. »
Voilà comme mon saint homme abusait assez spécieusement de trois ou quatre passages de la sainte Écriture, qui semblaient favoriser sa secte : il oubliait de la meilleure foi du monde une centaine de passages qui l’écrasaient. Je me gardai bien de lui rien contester ; il n’y a rien à gagner avec un enthousiaste : il ne faut pas s’aviser de dire à un homme les défauts de sa maîtresse, ni à un plaideur le faible de sa cause, ni des raisons à un illuminé ; ainsi je passai à d’autres questions.

« A l’égard de la communion, lui dis-je, comment en usez-vous ?
– Nous n’en usons point, dit-il.
– Quoi ! point de communion ?
– Non, point d’autre que celle des cœurs. »
Alors il me cita encore les Écritures. Il me fit un fort beau sermon contre la communion, et me parla d’un ton d’inspiré pour me prouver que les sacrements étaient tous d’invention humaine, et que le mot de sacrement ne se trouvait pas une seule fois dans l’Évangile. « Pardonne, dit-il, à mon ignorance, je ne t’ai pas apporté la centième partie des preuves de ma religion ; mais tu peux les voir dans l’Exposition de notre foi par Robert Barclay c’est un des meilleurs livres qui soient jamais sortis de la main des hommes. Nos ennemis conviennent qu’il est très dangereux : cela prouve combien il est raisonnable. » Je lui promis de lire ce livre, et mon quaker me crut déjà converti.

Ensuite il me rendit raison en peu de mots de quelques singularités qui exposent cette secte au mépris des autres. « Avoue, dit-il, que tu as bien eu de la peine à t’empêcher de rire quand j’ai répondu à toutes tes civilités avec mon chapeau sur la tête et en te tutoyant ; cependant tu me parais trop instruit pour ignorer que du temps de Christ aucune nation ne tombait dans le ridicule de substituer le pluriel au singulier. On disait à César-Auguste : Je t’aime, je te prie, je te remercie ; il ne souffrait pas même qu’on l’appelât monsieur, dominus. Ce ne fut que longtemps après lui que les hommes s’avisèrent de se faire appeler vous au lieu de tu, comme s’ils étaient doubles, et d’usurper les titres impertinents de grandeur, d’éminence, de sainteté de divinité même, que des vers de terre donnent à d’autres vers de terre, en les assurant qu’ils sont avec un profond respect, et avec une fausseté infâme, leurs très humbles et très obéissants serviteurs. C’est pour être plus sur nos gardes contre cet indigne commerce de mensonges et de flatteries que nous tutoyons également les rois et les charbonniers, que nous ne saluons personne, n’ayant pour les hommes que de la charité, et du respect que pour les lois.

« Nous portons aussi un habit un peu différent des autres hommes, afin que ce soit pour nous un avertissement continuel de ne leur pas ressembler. Les autres portent les marques de leurs dignités, et nous celles de l’humilité chrétienne ; nous fuyons les assemblées de plaisir, les spectacles, le jeu, car nous serions bien à plaindre de remplir de ces bagatelles des cœurs en qui Dieu doit habiter ; nous ne faisons jamais de serments, pas même en justice ; nous pensons que le nom du Très Haut ne doit pas être prostitué dans les débats misérables des hommes. Lorsqu’il faut que nous comparaissions devant les magistrats pour les affaires des autres (car nous n’avons jamais de procès), nous affirmons la vérité par un oui ou par un non, et les juges nous en croient sur notre simple parole, tandis que tant d’autres chrétiens se parjurent sur l’Évangile. Nous n’allons jamais à la guerre : ce n’est pas que nous craignions la mort : au contraire, nous bénissons le moment qui nous unit à l’Être des êtres ; mais c’est que nous ne sommes ni loups, ni tigres, ni dogues, mais hommes, mais chrétiens. Notre dieu, qui nous a ordonné d’aimer nos ennemis et de souffrir sans murmure, ne veut pas sans doute que nous passions la mer pour aller égorger nos frères, parce que des meurtriers vêtus de rouge, coiffés d’un bonnet haut de deux pieds, enrôlent des citoyens en faisant du bruit avec deux petits bâtons sur une peau d’âne bien tendue. Et lorsque, après des batailles gagnées, tout Londres brille d’illuminations, que le ciel est enflammé de fusées, que l’air retentit du bruit des actions de grâces, des cloches, des orgues, des canons, nous gémissons en silence sur ces meurtres qui causent la publique allégresse. »

Voltaire in Lettres philosophiques