23 juin 2017

Liberté : Variété de l’expérience

La liberté est une, mais elle se manifeste diversement selon les circonstances. A tous les philosophes qui s’en font les défenseurs, il est permis de poser une question préalable : à propos de quelle situation privilégiée avez-vous fait l’expérience de votre liberté ? C’est une chose en effet d’éprouver qu’on est libre sur le plan de l’action, de l’entreprise sociale ou politique, de la création dans les arts, et une autre chose de l’éprouver dans l’acte de comprendre et de découvrir. Un Richelieu, un Vincent de Paul, un Corneille auraient eu, s’ils avaient été métaphysiciens, certaines choses à nous dire sur la liberté, parce qu’ils l’ont prise par un bout, au moment où elle se manifeste par un événement absolu, par l’apparition du nouveau, poème on institution, dans un monde qui ne l’appelle ni ne le refuse. Descartes, qui est d’abord un mathématicien, prend les choses par l’autre bout : son expérience première n’est pas celle de la liberté créatrice ex nihilo, mais d’abord celle de la pensée autonome qui découvre par ses propres forces des relations intelligibles entre des essences déjà existantes. C’est pourquoi, nous autres Français qui vivons depuis trois siècles sur la liberté cartésienne, nous entendons implicitement par « libre arbitre » l’exercice d’une pensée indépendante plutôt que la production d’un acte créateur, et finalement nos philosophes assimilent, comme Alain, la liberté avec l’acte de juger.

C’est qu’il entre toujours, dans l’ivresse de comprendre, la joie de nous sentir responsables des vérités que nous découvrons. Quel que soit le maître, il vient un moment où l’élève est tout seul en face du problème mathématique ; s’il ne détermine son esprit à saisir les relations, s’il ne produit de lui-même les conjectures et les schèmes qui s’appliquent tout comme une grille à la figure considérée et qui en dévoileront les structures principales, s’il ne provoque enfin une illumination décisive, les mots restent des signes morts, tout est appris par cœur. Ainsi puis-je sentir, si je m’examine, que l’intellection n’est pas le résultat mécanique d’un procédé de pédagogie, mais qu’elle a pour origine ma seule volonté d’attention, ma seule contention, mon seul refus de la distraction ou de la précipitation et, finalement, mon esprit tout entier, à l’exclusion radicale de tous les facteurs extérieurs. Et telle est bien l’intuition première de Descartes : il a compris, mieux que personne, que la moindre démarche de la pensée engage toute la pensée, une pensée autonome qui se pose, en chacun de ses actes, dans son indépendance plénière et absolue.

Mais cette expérience de l’autonomie ne coïncide pas, nous l’avons vu, avec celle de la productivité : c’est qu’il faut bien que la pensée ait quelque chose à comprendre, des rapports objectifs entre des essences, des structures, un enchaînement, bref un ordre préétabli de relations. Ainsi, en contrepartie de la liberté d’intellection, rien n’est plus rigoureux que le chemin à parcourir :

« N’y ayant qu’une vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu’on en peut savoir, et, par exemple, un enfant instruit en l’arithmétique, ayant fait une addition suivant ses règles, se peut assurer d’avoir trouvé, touchant la somme qu’il examinait, tout ce que l’esprit humain saurait trouver. Car enfin la méthode qui enseigne à suivre le vrai ordre et à dénombrer exactement toutes les circonstances de ce qu’on cherche, contient tout ce qui donne de la certitude aux règles d’arithmétique.  »[1]

Tout est fixé : l’objet à découvrir et la méthode. L’enfant qui applique sa liberté à faire une addition selon les règles n’enrichit pas l’univers d’une vérité nouvelle ; il ne fait que recommencer une opération que mille autres ont faite avant lui et qu’il ne pourra jamais mener plus loin qu’eux. C’est donc un paradoxe assez frappant que l’attitude du mathématicien : et son esprit est semblable à un homme qui, engagé dans un sentier fort étroit où chacun de ses pas et la position même de son corps seraient rigoureusement conditionnés par la nature du sol et les nécessités de la marche, serait pourtant pénétré par l’inébranlable conviction d’accomplir librement tous ces actes. En un mot, si nous partons de l’intellection mathématique, comment concilierons-nous la fixité et la nécessité des essences avec la liberté du jugement ? Le problème est d’autant plus difficile, à l’époque de Descartes, que l’ordre des vérités mathématiques paraît à tous les bons esprits l’effet de la volonté divine… En face de l’ordre des essences, la subjectivité ne peut être que la simple liberté d’adhérer au vrai (au sens où, pour certains moralistes, on n’a d’autre droit que de faire son devoir), ou alors elle n’est qu’une pensée confuse, une vérité mutilée dont le développement et l’éclaircissement fera disparaître le caractère subjectif. Dans le second cas, l’homme disparaît, il ne reste plus aucune différence entre pensée et vérité : le vrai, c’est la totalité du système des pensées. Si l’on veut sauver l’homme, il ne reste, puisqu’il ne peut produire aucune idée, mais seulement la contempler, qu’à le pourvoir d’une simple puissance négative : celle de dire non à tout ce qui n’est pas le vrai.

Jean-Paul Sartre

Notes

[1] (Discours de la Méthode, 2e partie.)

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