23 avril 2017

L’incroyable mais non moins vraie histoire de mon amour à Hammamet

Il y a quelques années j’écrivais ceci à propos de la Tunisie « La Tunisie est un vaste Goulag avec des les parasols Fram comme mirador et le thé à la menthe pour barbelés et où tous les blaireaux du monde peuvent bronzer pour cent euros par semaine en all inclusive. »

Cette phrase me vaudra d’être expulsé en 2009 par le ministre de la Culture de l’époque.

Quand j’ai reçu la première invitation pour aller en Tunisie la première fois de ma vie, j’avoue que j’ai eu l’impression d’aller en Corée du Sud.
Je devais participer à une émission en eurovision autour de la Méditerranée.
J’ai découvert alors la beauté des lieux, le centre culturel de Hammamet, son théâtre, où je rêve de monter les Suppliantes d’Eschyle, la galerie ouverte sur la mer et au fond au milieu des dunes cette petite porte en fer forgé qui donne sur la mer. A couper le souffle. Peut-être l’un des beaux endroits au monde.

Juste avant l’émission j’ai retrouvé autour de la piscine de Dar Sebastian, mon complice Predrag Matvejević, l’auteur du formidable Bréviaire méditerranéen. Nous avons commandé deux bières, et oui à l’époque on savait vivre à Dar Sebastian.
Mais on avait à peine touché nos verres que deux sbires se sont jetés sur nous pour confisquer nos bouteilles :
— Désolés, messieurs, nous avons des instructions, l’émission se passe en direct et on nous a dit que les écrivains ne doivent rien boire avant. Car ils ne savent pas se tenir.

Un cortège de mariés est passé devant nous. Ils sablaient du champagne. Predrag s’est mêlé à eux, il a embrassé la mariée et a eu droit à une coupe.

A l’entrée du sublime amphithéâtre, il y avait un triple cordon de sécurité. Des policiers en civil vérifiaient l’identité de chacun, sa généalogie, son rhésus et son taux de glycémie. Pourquoi tant de précaution. L’un des responsables du lieu me chuchote à l’oreille :
— C’est du direct, on ne sait jamais ce qui peut se passer, quelqu’un peut se lever et crier à bas…. Ou vive la …
— J’ai compris qu’il voulait dire « A bas Ben Ali, ou vive la Démocratie« .

L’animateur de l’émission m’a remis le déroulé de l’émission. Je disposais d’une minute trente pour intervenir.
Dans les loges du théâtre, il y avait celui que les Algériens surnomment « La Vache qui rit« , je veux parler de l’inénarrable Khaled. Toutes dents dehors, et bourré, il traitait de putes toutes les femmes qui passaient devant lui. Il avait menacé d’annuler sa prestation si on ne lui envoyait pas une Mercedes présidentielle le chercher à l’hôtel.

L’émission a démarré sur les chapeaux des roues. Avec force musique. J’avais préparé une intervention sur le péril religieux et que je voulais introduire par une citation de Valéry. L’animateur m’a passé la parole. J’ai eu le temps de dire « le vent se lève il est temps de vivre« . L’animateur m’a interrompu :
— Vous pouvez applaudir très fort le poète, car les poètes passent rarement à la télé. Et sur ce il passe le micro à la Vache qui rit.
Ce fut l’intervention publique la plus courte de ma vie.

Dans la salle c’est le délire ; pour Aicha écoute moi.
A mes côtés sur une partie de la scène, il y avait une jeune fille qui se tenait derrière un plateau. Elle était en robe blanche, elle avait des cheveux blonds bouclés et des yeux de jade. On aurait dit une de ses jeunes filles de feu sorties de l’Aurélia de Nerval.

Aurélia devait jouer après la vache qui rit mais le public en extase réclame « une autre » au chanteur qui s’exécute. L’animateur toujours aussi poli susurre dans le micro qu’en raison de la demande très forte du public, il se voyait contraint d’annuler la sonate numéro 20 en la majeur de Schubert.
Je me retourne et je vois la jeune fille en larmes. Les doigts figés sur les notes du piano.
L’émission finie je me précipite vers elle, l’invite à prendre un pot. Elle sort à peine du Conservatoire de Paris où elle a obtenu le premier prix en piano. Sa prestation à Hammamet devait être la première de sa vie.

Nous nous sommes longuement promenés à travers les allées du Jardin de Dar Sébastian qui tombent aujourd’hui en ruines. Nous avons dîné autour de la piscine et tard le soir nous nous sommes retrouvés au Café de la lune, une petite maisonnette tunisienne surmontée d’une coupole, construite en haut de la colline et qui domine toute la baie de Hammamet. Je voulais lui faire oublier cet affront, la faire rire pour la nuit.

La nuit exhalait tous les parfums d’Arabie notamment le Galant de nuit. La mer n’avait pas une ride. La lune, haute et pleine, éclairait juste le visage d’Aurélia. Moi, subjugué par sa grâce, je m’étais lancé dans une chevauchée littéraire et quand la libido ou le romantisme se mêlent à l’intellect, cela donne d’étranges cavalcades. Tout y est passé, Saint John Perse, Saint Jérôme, Flaubert et Louise Colet, Flavius Josèphe, Tacite et même Pline l’Ancien. Abattu peut-être par la conversation ou déjà terrassée par l’amour, Aurélia a posé sa tête contre mon épaule. J’ai retenu ma respiration. Il était minuit. Après un long moment de silence, elle me pose la question fatale :
— Dis moi, tu connais Philippe L ?
— Le type qui travaille sur TF1 ?
— Oui, comment tu le trouves ?
— C’est un vieux chnoque et je ne regarde jamais TF1
Aurélia se lève d’un coup. Elle est triste. Elle est de nouveau en larmes
— Et bien, le vieux chnoque il est amoureux de moi, il veut vivre avec moi, il vient de m’acheter un appartement rue Dauphine.

La barre était trop haute, je pouvais à la rigueur acheter un Saint John Perse dans la Pléiade, mais rue Dauphine…
Elle est partie dans la nuit d’un coup. Je suis resté seul, face à la lune, con comme la lune.

Après une éternité de tristesse j’ai pris un taxi pour rentrer à l’hôtel. La porte de ma chambre était ouverte. J’ai allumé la lumière et j’ai vu dans mon lit, Aurélia nue, allongée sur le ventre, les draps jetés juste sur ses pieds. Aveuglé par cette vision, j’ai éteint aussitôt la lumière et le cœur battant je me suis dirigé vers la salle de bain pour me laver les dents. Dans ma tête, c’était la confusion totale, était-ce vrai ? N’étais-je pas en train de rêver, étais-je ivre, pas du tout, nous n’avions pris que des thés à la menthe, était-ce la nuit du destin dont rêvent tous les musulmans ? J’ai ouvert la porte de la salle de bain, et au lieu de ma petite trousse de toilette avec un rasoir et une brosse à dent, il y avait de quoi ouvrir une boutique Sephora. J’ai cherché au milieu des crèmes et des parfums ma brosse à dents. En vain, sur la pointe des pieds et toujours dans le noir, je suis revenu vers Aurélia. Je l’ai secouée avec une infinie délicatesse
— Aurélia mon amour, où as-tu rangé ma brosse à dent ?
Elle, complètement endormie me répond :
— Elle est dans ta chambre qui est juste en face de la mienne.

Mohamed Kacimi