12 août 2017

L’influence dans l’Algérie post-coloniale (II)

Mouloud Mammeri ou la colline emblématique (VII)

L’impact de leur vision sur le champ littéraire après l’Indépendance

À l’indépendance, dix ans après 1952, les temps ont changé. La guerre, l’élimination physique des nationalistes « berbéristes », Le Congrès de Tripoli, Ben Bella au pouvoir à l’ombre du grand frère Nasser, autant d’événements qui font que la langue berbère ne constitue plus un « danger ». En octobre 1963, Les Temps modernes publient un important entretien [1]

de Lacheraf réalisé par B. Brumagne, repris dans Révolution Africaine en novembre de la même année. Retour ligne automatique
Aux yeux de Lacheraf, la langue amazighe ne représente même plus un enjeu à mentionner dans son entretien pourtant intitulé « l’avenir de la culture algérienne ». Aucune place n’est accordée à la culture amazighe dans ses projections, même lorsqu’il s’attarde longuement sur le rôle de la culture orale véhiculée par l’arabe dialectal. Les événements ont tranché, l’urgence est ailleurs : la tâche de l’heure, c’est l’arabisation. Très vif, le débat porte désormais sur la manière, la cause étant entendue sur le fond. Les « francophones » sont soupçonnés de vouloir traîner des pieds et de chercher à torpiller le processus révolutionnaire d’arabisation que les nouveaux dirigeants politiques voudraient total, rapide et irréversible :

Il est inconcevable que l’arabisation de l’enseignement ne se fasse pas, c’est-à-dire le retour de l’Algérie à sa langue nationale,

écrit Lacheraf dans son entretien. Retour ligne automatique
Cependant, conscient du « retard séculaire » qu’il convient de rattraper et des dégâts qu’un excès de précipitation pourrait entraîner, il préconise, pour l’immédiat, sans aller « jusqu’à un interrègne qui n’a que trop duré », un « bilinguisme bien conçu » qui pourrait « devenir une chance de progrès accéléré ». Ironie de l’histoire, cette prudence lui vaudra d’être rangé immédiatement dans le camp des récalcitrants à l’arabisation et d’être la cible d’attaques interclaniques au sein du parti unique au pouvoir !

Lorsqu’il aborde, dans le même entretien, la littérature d’expression française, sans faire référence à son article de 1953, il nuance toutefois son appréciation sur Mammeri. Avec la même superbe dont il ne se départit jamais, il juge, soupèse, toise et livre le classement des écrivains algériens les plus « représentatifs » qui sont « d’abord Kateb Yacine, puis d’une façon inégale, Feraoun et Mammeri », ces deux derniers étant sauvés par un réel enracinement dans les « traditions folkloriques du terroir » contrairement au jeune Mourad Bourboune, imitateur « presque servile » de Kateb Yacine, ou encore à Assia Djebbar et Malek Haddad qui ignorent tout de l’Algérie hormis les problèmes de « leur classe petite bourgeoise ». Curieusement, disparaît du trio d’élus Mohamed Dib qui avait été opposé par Le J.M. à Mammeri en raison de sa représentativité ! Mais en vérité, seul Kateb recueille l’assentiment presque sans réserve de Lacheraf. Sur le fond, l’idée qu’il se fait de la culture nationale n’a pas varié, seul le contexte politique a changé. Ainsi, réinterprète-t-il dans le même entretien, sans se déjuger, les éloges de la presse française à l’endroit des écrivains algériens dans leur ensemble en expliquant que :

Peut-être que le fond ne plaisait pas, mais comme ces écrivains s’exprimaient en français, les colonialistes préféraient être “insultés” dans leur propre langue et s’en consolaient.

Quant à l’authenticité accordée à Feraoun, même reléguée au niveau du terroir, elle est considérablement compromise par le jugement qu’il porte sur une œuvre majeure, Le Journal 1955-1962, sans conteste la plus lucide, la plus aboutie de Feraoun et sur laquelle Lacheraf s’autorise – disons-le tout net, pour parler comme lui – un jugement aussi suffisant qu’inepte :

Mouloud Feraoun écrivain plein de mesure et dont l’effort et l’application sont évidents, se ressent beaucoup de sa formation d’instituteur […] ce qui le dessert le plus, surtout dans son Journal, c’est la prise de conscience très inégale qui l’a animé sur le plan politique national, lui faisant friser par endroit l’esprit de collaboration et l’illusion coloniale.

Replacé dans le contexte politique du lendemain de la guerre où la surenchère nationaliste faisait rage, cet oukase est un coup double : enterrement de l’écrivain kabyle Feraoun et consécration du « pense-petit de village », de l’écrivain-instituteur pour classe de CM2, Feraoun « l’assimilé », qui fera florès chez les disciples de Lacheraf.

à suivre

Hend Sadi

[1« L’avenir de la culture algérienne », in Les Temps Modernes, op.cit.

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