26 juin 2017

L’irrecevable vérité

Mouloud Mammeri ou la colline emblématique (IV)

Sur ce point essentiel, quelque chose de fondamental sépare le critique de l’auteur : le lieu à partir duquel ils parlent.
Au moment où il fait sa critique de La Colline oubliée, Lacheraf a sur l’identité algérienne une idée arrêtée, fortement marquée par son éducation et ses origines. Né dans un campement ayant suivi l’émir Abdel Kader dans sa guerre contre les Français, son grand-père paternel est issu d’un brassage mêlant des tribus du sud, sanhadjas et hillaliennes des Hauts Plateaux, en lesquelles il voit « une noblesse d’épée. Aussi, la parentèle de son père, cadi musulman et lecteur d’Ibn Khaldoun, affirmait-elle fièrement : « nous sommes les piliers du Hodna » (hna rkaïz l’Hodhna) tandis que, du côté de sa mère, l’on pouvait revendiquer l’appartenance à une vieille famille algéroise émigrée d’Andalousie. Imprégné de ces éléments qu’il consigne dans son autobiographie Des noms et des lieux, [1] Lacheraf semble persuadé que, frappée au sceau de la résistance nationale, sa généalogie incarne l’authenticité algérienne. En outre, l’environnement familial lui offre un accès précoce aux livres. Il fréquente la médersa d’Alger, El Thaâlabiyya, en même temps que le lycée de Ben Aknoun, des zaouïas kabyles mais aussi les meilleurs établissements de la métropole que sont le lycée Louis Le Grand et La Sorbonne. Ouvert à la culture occidentale qui lui permet de tirer le meilleur profit de l’orientalisme français, il devient à partir de 1945 la plume attitrée des parlementaires du PPA auquel il adhère dès 1939.

Sa conception de l’identité nationale, façonnée dès la prime enfance, nourrie par une solide éducation, s’avère « naturellement » validée sur le plan politique par la direction du PPA.
Lacheraf ne doute donc pas que la culture arabo-musulmane, mâtinée d’éléments divers qui l’ont acclimatée à l’Afrique du Nord, est l’authentique cœur identitaire de l’Algérie profonde.
Cette certitude tôt acquise, il cherchera obstinément à la conforter, à l’adapter le cas échéant mais à aucun moment il ne s’en extrait pour examiner la question identitaire avec recul.
Son époque, celle où l’arabo-islamisme renaissant épouse la dynamique anti-coloniale, ravive une dimension régionale et historique du combat identitaire, celle du conflit de la croix et du croissant. La terre nord-africaine redevient avec acuité le champ de confrontation des luttes d’influences entre l’Orient et l’Occident, la proie qu’au fond, elle n’a cessé d’être depuis la nuit des temps. À ce titre, cette terre apparaît aux tenants de l’arabo-islamisme comme une prise stratégique dont il ne faut se laisser dessaisir à aucun prix. La mission que Lacheraf s’est donnée consiste à habiller l’option de l’identité arabo-islamique de la « nation qui s’élabore » d’un formalisme intellectuel, d’un discours anthropologique, « scientifique » de son temps. Tous ses efforts sont tendus vers cet objectif.
Mais l’option idéologique de cette mission, la prémisse logique, n’est pas posée comme telle dans sa critique, il la présente comme une « nécessité de l’Histoire ».
Pourtant, si la soumission au cours de l’histoire était une philosophie acceptable, pourquoi s’élève-t-il contre la destruction des mosquées, le recul des écoles coraniques conséquences de la domination française consacrée par l’histoire ? Pourquoi crier à la dépersonnalisation du pays et pourquoi refuser de se soumettre aux « nécessités de l’Histoire » lorsque celles-ci menacent la langue arabe et l’islam ? Quand la sauvegarde de la culture arabe est en jeu, Lacheraf écarte le déterminisme historique pour ne considérer que les droits intangibles, légitimes, des peuples pour lesquels il appelle à se battre.

Pour lui, le postulat de base – non négociable – est l’arabo-islamisme posé comme pivot identitaire du pays. Aussi, l’enfant des Hauts-Plateaux qui a peu de doutes et beaucoup de certitudes sur cette question dénie-t-il à la Kabylie de Mammeri le droit d’incarner la patrie algérienne et, même, celui d’en être une authentique partie intégrante : l’auteur est renvoyé à « son régionalisme ».

Et ce qui est refusé à la Kabylie de Mammeri, Le J.M. l’accorde à la Tlemcen de Dib en laquelle il voit l’image de « l’Algérie entière ». [2]

À l’opposé de la perspective de Lacheraf, se situe celle de l’auteur de La Colline oubliée. Né dans la montagne kabyle et élevé par un père, notable (amin de village) pétri de valeurs ancestrales, qui lui transmet le patrimoine de la culture orale berbère, Mouloud Mammeri restera tout au long de sa vie fidèle à cet héritage. Dès qu’il quitte son village natal pour le lycée au Maroc où l’inscrit un oncle, le brillant élève prend vite conscience de la fragilité du destin de son peuple balloté au gré des vents de l’histoire. En 1950, peu de temps avant la parution de La Colline oubliée, il publie un article consacré à l’évolution de la poésie kabyle dans la célèbre Revue africaine qui déjà réunit les trois noms de Youcef ou Kaci, de Si Mohand et de Cheikh Mohand auxquels il consacrera d’importants travaux ultérieurs. Le regard novateur porté sur le sujet révèle une connaissance fine des textes que permet l’accès direct aux sources. Plus tôt encore, encouragé par son professeur, Jean Grenier (celui de Camus), il écrit en 1939 une série de trois articles sur la société berbère. [3] Dans cette étude, le jeune étudiant s’interroge avec anxiété sur le devenir de cette société « persistante mais non résistante ». La sensibilité inquiète du jeune homme conscient de la domination subie par son peuple affleure sous l’étude sociologique et tranche avec l’approche de Lacheraf dominée par le parti-pris idéologique.
Pour Mammeri, que le berbère soit la seule langue ancienne du pourtour occidental de la Méditerranée à survivre tient presque du miracle. Mais ce qui pour lui est une heureuse exception à sauvegarder est pour Lacheraf une erreur de l’histoire à corriger.

Pour autant, avec La Colline oubliée, Mammeri n’a pas cherché à écrire un roman à thèse. Le livre, récit largement autobiographique, est une chronique de vie de deux groupes de jeunes (« ceux de Taasast » et la « bande », dit l’auteur) dans un village kabyle, Tasga, [4] durant la seconde guerre mondiale. Il espérait néanmoins que ce récit ferait écho auprès de ceux qui, comme lui, étaient sensibles à ce monde qui s’en allait. [5] Le regard que porte le narrateur Mokrane sur sa terre est celui d’un jeune étudiant retrouvant, après quelques années de séparation, le village qui l’a vu naître et grandir à l’occasion de vacances universitaires. Mokrane est complètement immergé dans cet univers qu’il place au centre de son propos. C’est à partir de là qu’il parle, nomme les hommes et les choses tels qu’on les perçoit à Tasga. C’est à cette vérité que l’auteur entend être fidèle et non à celle d’une patrie fantasmagorique qui hante les esprits des idéologues du PPA.
Le sociologue Pierre Bourdieu [6] analyse comme suit le rapport du romancier Mammeri à son peuple :

Il se fait le porte-parole en un sens très singulier, et très rare, il n’est pas celui qui prend la parole en faveur de ceux qu’il est censé exprimer, mais aussi à leur place. Il est celui qui donne la parole, qui rend la parole.

L’auteur ne profite pas de la nature de son œuvre – une fiction – pour y glisser un message idéologique contredisant la réalité de l’univers qu’il décrit. Mammeri s’est toujours dit très attaché à la vérité, [7] y compris dans son œuvre romanesque. Il allait jusqu’à considérer qu’il était possible d’atteindre à travers une fiction des vérités inaccessibles au moyen d’une étude anthropologique :

J’ai écrit la relation de la vie de Mohand et de ses Isefra ; qui sait si le roman de Mohand ne les eût pas rendus plus profondément ?

Certes, le récit du narrateur Mokrane est empreint d’enchantement, mais nulle part la réalité n’est altérée. Jamais le romancier ne « fausse » celle-ci ou ne la déforme.
Au demeurant, on serait en peine de dire à quel passage du roman renvoie par exemple Lacheraf lorsqu’il nous parle de « fausses données ethniques ».

Quant au caractère musulman de la Kabylie, Mammeri, qui ouvre son roman par le mot « printemps » et le clôt par celui de « prière », songe si peu à le nier que le critique du Figaro littéraire, André Rousseaux, qui considère Mammeri comme « moins occidentalisé que Dib » [8] écrit ceci :

« Ce n’est pas seulement un village berbère qui est présent dans cette Colline oubliée ; c’est tout un monde, toute une civilisation animée par l’âme de l’Islam ».

Sur ce point, André Rousseaux est rejoint par Le Jeune Musulman qui signale à propos de La grande Maison de Dib que « la famille du petit Omar donne l’impression d’une cellule qui se désislamise ». [9] Si Mammeri déplaît sur ce sujet, c’est parce qu’il restitue la religion du quotidien, c’est-à-dire une religion mêlée à des pratiques païennes auxquelles va parfois le primat.
Le roman qui épouse les certitudes de la foi tranquille de la communauté de Tasga nous donne à voir avec une pointe d’humour l’accueil que l’assemblée du village réserve aux menées d’épuration « salafistes », si chères au Jeune Musulman, lorsqu’un maquignon propose de supprimer Timechret, le sacrifice rituel de bœufs auquel participe le village tout entier, en raison de son coût élevé. La proposition qui recueille pourtant l’assentiment d’un jeune taleb crédité du savoir de la prestigieuse université d’El-Azhar est écartée avec indulgence :

Même un faux taleb, récemment arrivé de l’université d’El-Azhar au Caire, avait dit que c’était péché [le sacrifice] dans notre religion, mais Dieu lui pardonne d’avoir émis ce blasphème, il est si jeune. (LCO p.35) [10]

Assumée sans détours, cette distance par rapport à l’orthodoxie islamique frise le blasphème lorsque le Coran arabe est récité par le Kabyle Ibrahim, un montagnard écrasé par la misère :

Sur les conseils de sa mère, Ibrahim apprit à prier et régulièrement cinq fois par jour, le visage tourné vers la Mecque, il adressait au Dieu de bonté les paroles arabes d’une prière auxquelles il ne comprenait rien. (LCO p.124)

Nul doute que l’image de la Kabylie qui se dégage de ces passages tranche avec celle de ces experts de l’orthodoxie islamique sillonnant le pays que voudrait accréditer Lacheraf. Est-elle pour autant faussée ?

Autre élément susceptible de heurter la conception arabo-islamique de la nation qu’adoptent les contempteurs de Mammeri : la langue berbère. Le poids de celle-ci dans le roman a sans conteste pesé dans leur appréciation négative, d’autant que les références n’y sont pas rares.Retour ligne automatique
La sensibilité de l’auteur à cette langue du quotidien en Kabylie et, plus généralement, son attachement à la culture berbère, imprègnent tout le livre. Elle apparaît au travers de plusieurs personnages. Avec le vieux Cheikh qui manie à la perfection le kabyle, tout comme le père de Mokrane avec lequel il anime les assemblées du village :

Il n’y avait plus à Tasga d’orateur qui pût parler longuement et dignement ; les vieux parce que après le cheikh et mon père, ils n’avaient rien à dire, les jeunes parce qu’ils étaient incapables de prononcer en kabyle un discours soutenu ; quand par hasard l’un d’eux prenait la parole, on voyait s’abaisser une à une les têtes barbues et ravagées de tous les vieux assis en ligne sur les dalles du fond (LCO p.34)

Avec Kou, l’une des deux filles de la « bande » de Taasast qui suscitait l’admiration de ses camarades parce qu’« elle savait un nombre incalculable de vers kabyles » (LCO p.27). Avec Idir, l’intrépide garçon pris dans une aventure qui le conduit dans le Rif marocain durant la guerre civile espagnole. Celui-ci se fait aider par les Rifains avec qui il parvint à communiquer car « le berbère rifain n’étant pas très différent du nôtre, Idir bientôt put le parler assez aisément » (LCO p.37). Cet épisode évoquant l’appartenance au vaste ensemble berbère nord-africain entre en contradiction avec la ligne du Parti [11] et ne relève plus de « l’aimable amour du terroir » toléré par Lacheraf. Il y a là, vraisemblablement, un de ces traits qui, pour lui, vont au-delà de l’amour folklorique de la « petite patrie » pour être assimilé à un retrait « presque agressif » de la « nation qui s’élabore ». La vision de Mammeri qui suggère une présence immémoriale de la langue berbère contrarie la thèse du Jeune Musulman qui rejette la présence des Européens chrétiens parce que non autochtones, contrairement aux Algériens musulmans qui, eux, le seraient. Or l’antériorité de la présence berbère par rapport à l’arabo-islamisme fait apparaître le caractère historiquement étranger de ce dernier, ce qui contraint à faire appel à un nouvel argument : celui de l’islam qui aurait été accueilli à bras ouverts par les Berbères (cf. les textes parus dans Le J.M. et signé par Ouzegane déjà signalés ou bien ceux de Sahli polémiquant avec Charles-André Julien par exemple). Aussi, Le J.M. refuse-t-il d’appréhender la berbérité de l’Algérie dans sa profondeur historique pour ne la considérer qu’au travers des manœuvres colonialistes, ce qui lui permet d’assimiler le « berbérisme » à un « mal ». [12]
Or, dans La Colline oubliée, nombre de courtes expressions, suivies de leurs traductions, sont reproduites en berbère dans les dialogues. Dans le journal de Mokrane, il est explicitement fait mention d’un « mot en lettres berbères que peu savent déchiffrer, sans doute un prénom de femme », (LCO p.158). Ce point, non plus, n’est pas sans importance car un des arguments des « nationalistes » contre le berbère est que celui-ci est une langue sans écriture, inapte à s’adapter au monde moderne et qu’il faut en conséquence abandonner.

Au vu de ces éléments tirés du roman, il apparaît que sur ces deux points, celui de la perception de l’islam et celui de la langue, il y a divorce entre le projet du PPA qui donne le primat à l’arabo-islamisme à l’expansion duquel les Berbères contribuent et « le projet » qu’induit La Colline oubliée qui le donne à la berbérité sur laquelle vient se greffer l’apport musulman.
Clairement, les visions de l’Algérie de Lacheraf et de Mammeri s’entrechoquent. Leurs conceptions de la patrie s’opposent : abstraite et idéologique pour l’un, enchantée et charnelle pour l’autre. Vue de Tasga, l’humanité comprend les Kabyles, les Arabes au pays [13] desquels on va chercher du travail et les Français (Iroumien) qui dirigent l’administration inique et dont le pays d’origine est aussi terre d’émigration. Cette ligne de démarcation ne se superpose pas au clivage des nationalistes gagnés à l’idéologie arabo-musulmane. Pour ces derniers, point de diversité dans leur patrie. Une langue : l’arabe, une religion : l’islam, un territoire usurpé par les colons : l’Algérie. La réalité est binaire : il y a les Algériens autochtones arabes et musulmans d’un côté et les colons étrangers et chrétiens, de l’autre.

Quant au procès politique, mené en creux, il est vrai, contre La Colline oubliée qui serait coupable de receler des penchants favorables au colonialisme, il relève du procès en sorcellerie.Retour ligne automatique
Si les critiques qui reprochent à La Colline oubliée une certaine complaisance envers le colonialisme se réfèrent invariablement à La Dépêche quotidienne, c’est parce que rien dans le livre ne vient étayer cette thèse, bien au contraire ! La disette alimentaire qui sévit sous le régime colonial est rendue dans sa vérité crue ainsi que le montre la lecture faite par Taha Hussein. Elle est illustrée, entre autres, par ce jeune homme retrouvé mort sur le bord d’une route et sur lequel le docteur Nicosia pratique une autopsie pour ressortir de son ventre « une grosse masse d’herbes non digérées » (LCO p.73). Bien qu’allusivement, cette misère est expliquée par le séquestre des terres qui a suivi l’insurrection des Kabyles en 1871 : « Nos grands-pères avaient deux fois moins de besoins et quatre fois plus de terre que nous. Alors tout le monde partait. » (LCO p.32-33) Et lorsqu’avec le désordre qu’engendre la guerre qui éclate, la misère s’aggrave et que des aigrefins amassent des fortunes avec le marché noir et toutes sortes de spéculations, la responsabilité est sans ambages imputée au « gouvernement anarchique et partial » :

on finissait invariablement par rejeter toutes les fautes sur un gouvernement anarchique et partial qui souffrait que des Akli triplent leur fortune quand des hommes à côté de lui crevaient de faim. (LCO p.73)

Ibrahim, personnage particulièrement démuni à la tête d’une famille nombreuse, soumis à des prêts usuriers accordés dans des conditions insupportables par un « chef », relais local de l’administration coloniale, est contraint d’hypothéquer ses terres puis de les vendre pour finir par émigrer. Mais afin de pouvoir partir Ibrahim doit encore emprunter pour laisser un minimum de provisions à sa famille. Dans une situation des plus désespérées, Ibrahim trouve en lui la force de se soucier de l’avenir de son fils, Lmouloud, qui venait d’obtenir une bourse et à qui il veut assurer la poursuite des études. Pour Ibrahim,

Lmouloud s’il était instruit, pourrait se débrouiller dans les villes, se défendre contre le caïd, le percepteur, contre tous les chefs de la création, contre tous ceux qui le pressuraient, lui, sans qu’il pût jamais rien contre eux. (LCO p.211)

Mais le droit à l’émigration est soumis à l’obtention d’un laissez-passer et

pour obtenir un laissez-passer, il fallait payer le caïd. Ibrahim s’emporta : c’était illégal et injuste. (LCO p.212)

C’est à ces personnages écrasés par le système colonial, tel qu’Ibrahim, que va naturellement l’empathie de l’auteur.
Enfin, il y a cette évocation des maquis nationalistes de Kabylie qui ont précédé ceux de 1954. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, profitant des armes introduites à la faveur du débarquement américain, des maquis s’organisent en Kabylie pour riposter contre la répression de mai 1945 dans le Sétifois. En parler dans un roman qui paraît dans l’Algérie coloniale n’est pas chose aisée et, dans sa critique, Lacheraf se fait presque accommodant. Mais comme il n’entend rien céder à Mammeri, il note à propos de ces maquis dont la vérité historique serait passée sous silence :

M. Mammeri croit s’en tirer à bon compte et oublie que le romancier doit être un témoin, l’organe direct ou indirect de ses personnages,

Car, pour Lacheraf si le « maquis est bien là », l’auteur, « par prudence ou par naïveté, le défigure lamentablement. » Notons que, sur ce point, Lacheraf n’est pas seul à exprimer des réserves, d’autres critiques militants (cf. Pierre Laffont, communiste) contestent comme Lacheraf le tableau du maquis que brosse l’auteur. Plus tard, Mammeri lui-même, soulignant les difficultés qu’il y avait à écrire sur un maquis nationaliste à l’époque, admet qu’il a été

contraint à la litote, à certaines ambiguïtés, parfois même – et cela est plus grave – à certains choix qui eussent été autres dans un contexte politique différent.

Au demeurant, il rectifie l’image de ce maquis dans son second roman paru en 1955 toujours chez Plon, Le sommeil du juste, où l’on retrouve les mêmes personnages que dans le premier. Nuançons tout de même le propos de Lacheraf qui considère que le maquis est lamentablement défiguré dans la colline oubliée au motif qu’on y croise des brigands de grands chemins sans pour autant que soit occultée sa dimension politique puisque Mammeri parle de « mission secrète » (LCO p.123) et qu’on voit six hommes, camarades d’Ouali, « armés uniformément de colts » chargés de faire parvenir avant l’aube « à Tigzirt, Bougie et Azazga un document très important » (LCO p.192), comme le relève Lacheraf lui-même. Or, telle était précisément la réalité des maquis kabyles de l’époque. Tahar Oussedik [14] rapporte que Krim Belkacem, responsable du PPA et futur négociateur des accords d’Évian de 1962, ayant pris le maquis en 1947 a proposé à Ahmed Oumeri, célèbre bandit, [15] d’intégrer l’Organisation spéciale (OS) du PPA tandis que Hocine Aït Ahmed, qui a fait partie de ce même maquis dès sa création en 1945, nous a confirmé dans un entretien oral qu’il a eu à s’opposer à cette intégration et évoque dans ses Mémoires d’un combattant [16] cet épisode en ces termes : « Oumeri, le célèbre bandit d’honneur, cessait ses exactions et ne stoppait plus les autocars que pour faire crier aux voyageurs : “Vive le PPA, vive l’indépendance !” » (p.69). En outre, Mammeri ne transforme pas ce maquis en une organisation de bandits puisque quand Ouali s’implique dans une vendetta pour commettre un crime, il l’exécute à l’insu de son chef car il eût été impensable que ce dernier, le Barbu, acceptât (LCO pp.134-135). Voici comment un personnage du roman, Raveh, imagine la réaction du Barbu auprès de qui Ouali lui suggère d’introduire la demande d’autorisation :

Non, inutile d’insister, Raveh qui s’y connaissait en hommes, savait que le Barbu écouterait distraitement le discours d’Ouali, dirait non doucement, mais irrévocablement, puis retournerait aux figures de son rêve qui doivent être loin, bien loin de Raveh, d’Ouali, d’Oumaouch, loin de Tasga, loin de tout.

Sur ce maquis, relevons le paradoxe suivant : Mammeri qui revient dans son dernier roman, La Traversée, [17] sur les personnages de La Colline oubliée établit explicitement un lien entre Ouali, le personnage de La Colline oubliée, et Ouali Bennaï, le chef historique des maquis kabyles de 1945 et qui sera liquidé en 1957 par le FLN pour « berbérisme ». Et, selon le témoignage de Rachid Ali Yahia, Ouali Bennaï aurait lu La Colline oubliée, se serait reconnu et n’aurait pas apprécié le profil du personnage qui l’y a incarné. Il est paradoxal de constater que Mammeri qui a globalement restitué dans leur vérité historique les maquis kabyles du lendemain de la seconde guerre mondiale se fasse attaquer par les tenants de l’arabo-islamisme pour avoir terni le profil d’un personnage inspiré par le chef « berbériste » des maquisards !

Enfin, il restait à Lacheraf à établir la jonction entre la berbérité du roman et le colonialisme. Lui, habituellement si précautionneux, se laisse aller à un premier glissement en se protégeant de l’adverbe « vraisemblablement » et écrit :

Il nous déplaît de constater pour cette raison, que pas un seul critique littéraire n’a qualifié M. Mammeri d’auteur algérien. On l’a toujours appelé, vraisemblablement sur sa demande : romancier berbère. L’Algérie serait-elle aussi une patrie oubliée ?

Or cette affirmation est inexacte, comme nous le verrons plus loin : nombre de critiques littéraire ont parlé de Mouloud Mammeri comme écrivain algérien, musulman l’associant bien souvent à Dib dans leurs articles. Lacheraf y recourt cependant pour peaufiner le cheminement de son raisonnement qui touche ici à sa fin : l’attachement de Mouloud Mammeri à la berbérité complaisamment relayée par des critiques colonialistes complices l’aurait conduit à oublier sa patrie algérienne. [18]

La suite de la critique vise seulement à engranger le bénéfice politique de la démonstration en réduisant à néant l’impact du livre. Pour que la victoire soit sans bévues, la démolition du roman doit être totale. Et ce que n’avaient pas contesté Ouzegane et, dans une moindre mesure, Sahli à Mammeri, à savoir les qualités littéraires de son roman reconnues par l’ensemble de la critique, Lacheraf les récuse. Retour ligne automatique
De Pierre Bourdieu qui affirme que

Le romancier de La Colline oubliée parlait de la société kabyle, mais à la façon d’un jeune agrégé de lettres plein de talent

 [19] en passant par Jean Sénac, Kateb Yacine jusqu’à Taha Hussein qui considère La Colline oubliée comme la plus grande œuvre de littérature française de ces années cinquante, Lacheraf est plutôt isolé pour remettre en cause la valeur littéraire du roman.Retour ligne automatique
Nous avons déjà évoqué le genre mineur, « régionaliste » dans lequel il a rangé ce roman « sans élans ». Soit. Néanmoins, ce livre sans qualités trouverait-il grâce à ses yeux en présentant ne fusse qu’un intérêt documentaire ? Non, répond le critique qui n’entend faire aucune concession :

Le roman de M. Mammeri est-il un document ? Il ne mérite pas entièrement cette qualification pour sa “subjectivité” même, son absence de chaleur humaine. Tout y est sporadique, fragmentaire, souvent étriqué à l’image même de cette conscience des individualistes et des isolés qui ne se réalise jamais sans trahir les siens.

Pour achever de convaincre le lecteur que Mammeri a vraiment raté son livre, Lacheraf abandonne un instant la critique négative et fait la leçon. Il explique doctement comment aurait dû être organisé le roman, sur quels personnages focaliser le projecteur pour saisir la vérité de la montagne kabyle qui

évoquée dans toute sa grandeur comme un habitat exceptionnel forgeant tout un peuple à son image, aurait appelé fatalement une plus large évocation des hommes, de leurs labeurs, de leurs mouvements.

Puis il revient à la critique pour illustrer les dérives du roman à travers un personnage « de prime abord sympathique » mais qui se laisse aller « de par la volonté de l’auteur » à une conduite que la morale du critique réprouve :

Alors pourquoi, diantre, ce personnage – Ménach de prime abord sympathique, normal, sain de corps et d’esprit éprouve-t-il le besoin, de par la volonté de l’auteur, de mener, parallèlement à ses amours avec la belle Davda, des amours contre-nature avec un jeune berger ? Ces amitiés particulières avaient-elles leur place, ici, étant donné le milieu et les circonstances qui déterminent le comportement du personnage ?

Seraient-ce ces comportements qui dénaturent aux yeux du critique la réalité de la société algérienne laquelle, selon la représentation qu’il s’en fait, devrait être exempte de travers et « d’actes contre nature » ? Ou bien encore, et sans que cela soit exclusif de ce qui précède, la mise en avant de ce passage vise-t-elle également à amplifier la désapprobation de lecteurs choqués par l’audace de l’écrivain qui a osé aborder dans son roman une amitié ambiguë entre deux Kabyles. Sur le même registre, Lacheraf ajoute que « l’honorable corporation des instituteurs kabyles » mérite d’être évoquée autrement qu’au travers de ce « Meddour pédant solennel, ami perfide et fâcheusement rétrograde en dépit de ses déclarations progressistes ». Il en va de même avec l’émigration qui ne serait pas dépeinte comme il se devrait. Insensible à l’enchantement du narrateur qui appartient à « ceux » de Taasast, Lacheraf estime que ce « groupe excroissant » de jeunes étudiants n’a pas sa place dans un roman ayant pour cadre la montagne kabyle qui produirait des gens « moins frelatés ».
Le critique conclut en affirmant que l’accueil favorable fait au roman par « une certaine presse française » ne doit pas surprendre. Il l’explique « aisément par l’ignorance » de celle-ci « des réalités algériennes », car La Colline oubliée, par un « vernis folklorique teinté de réminiscence, flatte l’imagination d’un lecteur souvent habitué aux artifices de la littérature coloniale. »
Au regard de ce qui précède, c’est presque de l’indulgence !

Ainsi Lacheraf construit-il le discours normatif du champ littéraire et, plus généralement, du champ culturel de la nation algérienne en devenir.Retour ligne automatique
Or si, comme l’écrit Sahli, les Kabyles sont à l’avant-garde du mouvement national, la terre kabyle chantée par Mammeri n’est pas conforme à la norme qu’édicte Lacheraf. Interdit de vie, de toute projection, le souffle fécond qui anime le pays natal dans La Colline oubliée, doit être impérativement étouffé dans l’œuf. Vu sous cet angle, le succès de ce roman hérétique est un danger inacceptable pour le dogme.

Le dogme arabo-islamique auquel adhèrent Lacheraf, Ouzegane et Sahli est bien celui rappelé dans l’éditorial de Tawfik El Madani cité plus haut. En effet, ces intellectuels si intransigeants, si tatillons à l’égard de la berbérité du roman de Mammeri, n’ont formulé aucune critique pour amender le sectarisme ou l’hégémonie de l’arabo-islamisme du J.M. pourtant explicitement proclamés dans cette revue à laquelle ils collaborent. Mieux, ils s’en font les hérauts sans réserve dans leurs contributions.

Avant de quitter Le J.M., relevons un point important lié à la chronologie. La contribution de Lacheraf annoncée dans le numéro du J.M. qui publiait la réponse de Mammeri n’a donc pas été écrite après la lettre de l’écrivain, en réponse à celle-ci, et à laquelle elle ne fait pas référence au demeurant. Ceci établit que Le J.M. avait planifié la publication de trois critiques de La Colline oubliée, toutes trois virulentes à l’égard du roman, allant politiquement dans le même sens, sans qu’un autre point de vue vienne nuancer ou relancer le débat. Cette chronologie tout comme l’implication forte du journal dans ces attaques prouve que le texte de Lacheraf, qui reprend le terme « reniement » employé par Sahli dans le titre de sa diatribe, s’inscrit dans le cadre d’une campagne orchestrée contre le livre.

à suivre
Hend Sadi

Notes

[1Lacheraf, Mostefa : Des noms et des lieux, Casbah éditions, Alger, 2006.

[2« La grande maison de Mohamed Dib », article signé Mohamed Arab (en fait Ali Merad) dans Le Jeune Musulman n°32, 14 mai 1954. Dans le premier chapitre de son livre autobiographique Des noms et des lieux, op. cit., Lacheraf, lui-même, évoque son enfance dans les Hauts-Plateaux sous le titre « Un terroir d’Algérie ».

[3Revue Aguedal Rabat, 1939.

[4Sans doute pure coïncidence et ironie de l’histoire, Tasga n’est pas le nom du village natal de l’auteur, mais de Sahli !

[5« Au moment où j’écrivais La Colline oubliée, il y avait peu de Berbères qui revendiquaient leur berbérité. J’étais bien conscient que, quand ils allaient lire le roman, ils allaient se dire bon ça existe et on peut revendiquer ça, ça peut vraiment s’assumer en tant que tel. Toutes les histoires qui se sont passées avec La Colline oubliée étaient dues à ça. Ceux qui ont, quelques fois âprement, refusé le livre n’ont rien compris ou rien accepté de cela précisément et le reste leur était indifférent. », entretien avec Pierre Monette op.cit.

[6Bourdieu, Pierre, « La colline retrouvée », Le Monde du 3 mars 1989 repris dans Awal n°5, 1989 pp.1-2, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris.

[7Le thème de la vérité revient de manière récurrente dans les entretiens qu’il a accordés.

[8André Rousseaux, Le Figaro littéraire, 15 novembre 1952.

[9Le J.M. n°32 du 14 mai 1954, op.cit.

[10Nous renvoyons sous l’abréviation LCO à l’édition de 1992 chez Gallimard de La Colline oubliée.

[11Le principal ouvrage de Lacheraf Algérie nation et société et, dans une moindre mesure, les différentes publications de Sahli tendent à donner l’image d’un Algérien ayant attendu l’arrivée de l’arabo-islamisme pour se réaliser comme citoyen accompli.

[12Dans le n°2 du J.M. daté du 20 juin 1952, figure en page 3 un article intitulé « Succès » signé par Atallah Soufari qui se félicite de l’écho rencontré par Le J.M. Répondant à une critique d’un lecteur qui reproche au journal la publication de l’article sur « le berbérisme », sujet qui ne serait pas d’actualité, Soufari assure que « lorsque l’on se rend compte de l’existence d’un mal, le moyen de le guérir, ce n’est pas de l’ignorer. » Fidèle à cette doctrine, Le J.M. ne manque jamais l’occasion de dénoncer dans ses colonnes le moindre cours de langue berbère ouvert par les Pères Blancs.

[13Cette vision n’est pas une perception fantasmée de l’auteur puisque Lacheraf lui-même laisse échapper dans sa critique de La Colline oubliée l’expression « pays dits arabes » pour désigner les régions arabophones.

[14Oussedik, Tahar : Oumeri, Laphomic, Alger.

[15Oumeri était bien un brigand de grand chemin, contrairement à l’image qu’en donne aujourd’hui la légende.

[16Aït Ahmed, Hocine : Mémoires d’un combattant, Bouchène, Alger, 1990.

[17Mammeri, Mouloud : La traversée, Plon, Paris, 1980, réédité par Bouchène en 1991 à Alger. Dans cette dernière édition, on peut lire un passage évoquant les personnages de La Colline oubliée : « Mokrane et Mouh étaient morts, morts Raveh et son tambourin, Ouali avait été tué dès le début de la guerre sous prétexte qu’il était berbériste. » (p.51)

[18Dans son livre de mémoires, Des noms et des lieux, op.cit., Lacheraf, rapporte comment, devenu ministre de l’Éducation nationale du colonel Boumédiène, il est attaqué sur son aile radicale pour avoir voulu conduire de manière rationnelle le processus d’arabisation de l’Algérie. Saisi par un sentiment de « dépaysement » au vu de ce qu’est devenue l’Algérie arabisée qu’il a prônée même s’il en a contesté les modalités mises en œuvre, il est piquant de constater que le ministre se rangeant lui-même du côté des victimes de l’arabisme, ait donné pour sous-titre à son livre … « Mémoires d’une Algérie oubliée » !

[19Bourdieu, Pierre : « La colline retrouvée » publié dans le journal Le Monde du 3 mars 1989, repris dans Awal n°5, 1989 pp.1-2, Éditions de la Maison de Sciences de l’Homme de Paris.

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