18 août 2017

Maximes des philosophes

Vous désirez que ces lettres, comme les précédentes, soient suivies de quelques maximes de nos grands philosophes. Ces philosophes, Lucilius, s’embarrassaient peu des fleurs de l’éloquence. Tout est mâle dans la teneur de leurs écrits. Il n’y a inégalité que là où il. y a saillie. On n’admire point la hauteur d’un arbre si elle est égalée par celle de la forêt qui l’entoure.

Des maximes de ce genre, on en trouve à chaque pas chez les poètes et chez les historiens. Voilà pourquoi je n’entends pas qu’on les attribue à Épicure ; elles sont à tout le monde et surtout à nous. Si elles sont plus remarquées dans Épicure, c’est qu’elles viennent à de longs intervalles, c’est qu’elles sont inattendues, c’est qu’une forte pensée étonne sur les lèvres d’un homme qui prêche la volupté, du moins selon l’opinion générale ; car, à mes yeux, Épicure est un héros sous les habits d’une femme. Le courage, l’activité, les talents militaires peuvent être le partage des Perses aussi bien que des peuples les plus aguerris. N’exigez donc pas des extraits, des citations ! Ce qui chez autrui s’offre de loin en loin, forme chez nous un tout qui s’enchaine. Nous n’avons point de ces étalages, appât jeté à l’acheteur qui, entré dans le magasin, ne voit rien de plus que ce que l’on a mis au dehors pour l’attirer.

Nous ouvrons nos magasins à quiconque veut prendre des échantillons. Supposez que nous voulions extraire un grand nombre de pensées brillantes ; à qui les attribuer ? A Zénon ? à Cléanthe ? à Chrysippe ? à Panétius ? à Posidonius ? Nous n’avons point de maitre ; chacun a ses droits. Chez les épicuriens, au contraire, toutes les paroles d’Hermarque, toutes celles de Métrodore sont rapportées au seul Épicure. Dans ce camp on ne parle que sous les auspices du général. Non, malgré tous nos efforts, dans cette foule de beautés égales, il nous est impossible de faire un choix : « A pauvre il appartient de compter son troupeau. »

Partout où vous jetterez les yeux, vous trouverez une pensée qui vous frapperait, si elle n’était entourée de pensées du même ordre. Renoncez donc à cet espoir d’effleurer, en passant, les chefs-d’œuvre de nos grands hommes ; il faut les envisager, les méditer sous toutes leurs faces. Le génie se peint dans ses ouvrages ; ôtez un trait au tableau, et l’ensemble est détruit. Ce n’est pas que je vous défende d’examiner chaque membre à part ; mais ayez soin de le rapporter à l’individu auquel il appartient. La beauté d’une femme ne consiste pas dans un bras, dans une jambe bien faite, mais dans un ensemble tel qu’il empêche d’admirer les détails. Si vous l’exigez toutefois, je ne serai pas avare ; je sèmerai les richesses à pleines mains.

Le trésor de nos maximes est immense ; il n’y a qu’à ramasser et non pas à choisir. Elles se succèdent en effet, non pas lentement, mais à flots pressés, et se lient entre elles. Je ne doute pas qu’un pareil recueil ne puisse être fort utile au disciple encore inexpérimenté. Les pensées se gravent plus aisément, lorsqu’elles sont renfermées, enchaînées dans la mesure des vers. Aussi faisons-nous apprendre des maximes aux enfants, surtout de celles que les Grecs appellent chries ; elles sont à la portée de leur âge ; elles sont à la mesure de leur capacité. Mais il est honteux pour un homme de ramasser des fleurs, de s’appuyer d’un petit nombre de pensées connues, et de n’être fort que de sa mémoire. Eh ! soyez fort de vous-même ; parlez, ne citez pas. Quelle honte pour un vieillard, ou du moins pour un homme prêt à le devenir, quelle honte d’être sage le livre à la main ! — Voilà ce que dit Zénon –. – Et vous ?- Ce que dit Cléanthe –. – Et vous ? –. Serez-vous donc toujours le satellite d’un autre ? Commandez, vous aussi ; donnez à citer, à votre tour ; tirez de votre propre fonds. Oui, ils n’ont rien de grand dans l’âme, ces hommes qui toujours traducteurs et jamais auteurs, toujours cachés à l’ombre d’autrui, n’osent jamais faire ce qu’ils ont si longtemps appris ! ils exercent leur mémoire sur l’ouvrage d’un autre ; mais il y a loin de la mémoire à la science. Par la mémoire, vous gardez le dépôt confié à votre souvenir ; par la science, vous vous l’appropriez ; vous ne restez pas toujours attaché devant un modèle, les yeux fixés sur un maître’. Voilà ce que dit Zénon, ce que dit Cléanthe –.

Eh ! soyez quelque chose de plus qu’un livre ! C’est trop longtemps faire le disciple ; il est temps d’agir en maître. Qu’ai -je besoin d’écouter ce que je puis lire ? — Mais la parole a des effets puissants. — Non, si elle ne fait que répéter la parole d’autrui, et se réduire à l’emploi d’un scribe. Ajoutez que ces hommes qui jamais ne s’abandonnent à leur propre tutelle, suivent leurs devanciers dans une carrière où bien souvent eux-mêmes ne suivaient pas les anciens, dans une carrière encore inconnue ; or, le moyen de ne jamais faire de découvertes, c’est de s’en tenir à celles qui ont été faites. Ce n’est pas tout : celui qui se met à la suite d’autrui ne trouve, je dis plus, ne cherche rien. — Quoi ! l’on ne doit pas marcher sur les traces des anciens ! — Sans doute je prendrai l’ancienne route, mais pour la quitter, si j’en trouve une plus courte et plus commode. Nos devanciers sont nos guides, et non pas nos maîtres. Tout le monde peut prétendre à la vérité, nul ne se l’est encore appropriée, et les siècles à venir auront aussi une grande part dans cet héritage.

Sénèque, Lettres à Lucillius. Lettre XXXIII.

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