23 juin 2017

Mépriser l’opinion du vulgaire

Je reconnais mon Lucilius : il montre enfin le sage qu’il avait promis. Suivez-le ce généreux élan qui, vous faisant fouler aux pieds les biens du vulgaire, vous polissait à la perfection ! Non, je ne vous veux ni meilleur ni plus grand que vous n’aspiriez à l’être. Vous avez largement jeté les fondements de votre sagesse ; sur cette base, bâtissez autant que vous pourrez et d’après le plan que votre esprit s’est tracé. Après tout, la sagesse consiste à se boucher les oreilles, mais non pas avec de la cire. Il faut à vos oreilles un enduit plus sûr que celui dont Ulysse se servit avec ses compagnons. Elle était séduisante, la voix qu’il redoutait ; mais ce n’était pas encore la voix publique, cette voix perfide qui ne part pas d’un seul écueil, mais retentit sur tous les points de la terre.

Fuyez donc, je ne dis pas un seul endroit où la volupté tend ses piéges, mais toutes les villes. Soyez sourd à la voix de ceux qui vous aiment le plus ; leurs intentions sont bonnes, mais leurs voeux nuisibles. Pour votre bonheur, priez les dieux de n’en exaucer aucun. Non, ce ne sont pas des biens que ceux qu’ils voudraient voir accumulés sur votre tête. Il n’est qu’un seul bien, source et garantie de la félicité humaine, c’est d’être sûr de soi. Or, on n’y parvient qu’en bravant la fatigue, en la mettant au nombre de ces choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises. Car il ne peut pas se faire qu’une chose soit tantôt mauvaise, tantôt bonne, tantôt légère et supportable, tantôt propre à inspirer de l’effroi.

La fatigue n’est pas un bien ; où donc est le bien ? Dans le mépris de la fatigue. Aussi je blâme ces hommes qui se consument en travaux superflus. Celui au contraire dont l’activité a un but honnête, plus je le verrai s’efforcer, toujours lutter et marcher en avant, plus je l’admirerai, plus je lui crierai : « Courage, homme intrépide ! lève ta tête et reprends haleine pour franchir d’un seul trait, si tu peux, le reste de la montagne. La fatigue est l’aliment des âmes fortes. » Ne réglez donc pas, sur les premiers voeux de vos parents, vos désirs et vos prières ; après tout il est honteux à un homme aussi avancé dans la carrière, de fatiguer les dieux de ses souhaits. A quoi bon toutes ces prières ? Tu veux être heureux ! sois-le par toi-même ; et tu le seras, si tu ne vois de bien que dans ce qu’accompagne la vertu, de mal que dans ce qu’accompagne le vice. Rien ne brille sans le secours de la lumière ; rien n’est sombre sans l’intervention des ténèbres ou d’une obscurité quelconque ; point de chaleur sans feu, point de froid sans air : de même l’honnête et le honteux résultent de leur association, l’un avec la vertu, l’autre avec la vice.

Quel est donc le véritable bien ? la science. Et le mal ? l’ignorance. L’homme instruit et expérimenté règle sur l’occasion ses refus et ses préférences. Mais ni la crainte ni l’admiration ne déterminent son choix, s’il a 1’âme haute et invincible. Je ne veux pas vous voir fléchir ou perdre courage. C’est peu de ne pas refuser la peine, il faut courir au-devant. – Quel est donc, direz-vous, le travail frivole et superflu ? – Celui dont le mobile est méprisable. Mais il n’est pas plus un mal que celui qui tend à un plus noble but. Le travail en lui-même n’est que la persévérance de l’âme qui s’excite à braver fatigues et dangers, qui se dit : Pourquoi t’arrêter ? un homme doit-il craindre la peine ? Mais, pour atteindre la perfection, il faut joindre à ces efforts l’égalité, l’uniformité d’une conduite sans cesse en harmonie avec elle-même, ce qui suppose la science universelle, c’est-à-dire la connaissance des choses divines et humaines.

Là gît le souverain bien ; parvenu à ce faîte, on est l’égal des dieux, non plus leur suppliant. – Mais comment y arriver ? – Ici, Lucilius, point d’Alpes grecques ou pennines, point de désert de Candavie à traverser ; point de Syrtes, de Scylla, de Charybde à franchir, tous périls que vous a cependant fait braver l’appât d’un chétif gouvernement. Le chemin est sûr, il est agréable : la nature s’est chargée des frais du voyage. Les dons qu’elle vous a faits, n’y renoncez pas ; ils vous élèveront à l’égal de Dieu. Or, qui peut vous faire l’égal de Dieu ? L’argent ? Dieu n’a rien. La prétexte ? il est nu. Sera-ce la renommée, l’éclat extérieur, votre gloire répandue chez tous les peuples de la terre ? Dieu est inconnu. La plupart ont de lui une opinion fausse, et l’ont impunément. Ce ne sera pas davantage cette foule d’esclaves qui portent votre litière dans la ville et sur les grands chemins. Dieu, le plus grand, le plus puissant de tous les êtres, Dieu porte lui-même l’univers. La beauté elle-même, la force, ne peuvent donner le bonheur elles ne tiennent pas devant la vieillesse. Cherchez donc un bien qui jamais ne se détériore, un bien invincible à tous les obstacles, supérieur à tous les biens. Quel est-il ? une âme ; mais une âme droite, vertueuse, élevée. Eh ! qu’est-elle autre chose que Dieu habitant le corps humain ? Elle peut tomber, cette âme, dans un esclave, dans un affranchi, comme dans un chevalier romain. Qu’est-ce en effet que ces mots : chevalier romain, esclave, affranchi ? des noms créés par l’ambition et par une injurieuse distinction ; de tout coin de la terre on peut s’élancer vers le ciel ; prenez seulement votre essor, Et vous aussi des dieux imitez la sagesse. Ce n’est pas au moyen de l’or et de l’argent, que vous leur ressemblerez ; ces métaux ne peuvent représenter l’image de la divinité. Songez-y : les dieux étaient d’argile, alors qu’ils exauçaient les mortels.

Sénèque, Lettres à Lucilius. Lettre XXXI.

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