Minorités visibles, je réclame le droit à l’indifférence ethnique

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Et mon kirpan à moi ?

Quand je suis arrivé au Québec, l’une des choses qui m’avaient choqué a été d’avoir à cocher des cases dans certains formulaires pour décliner la « minorité visible » à laquelle j’appartiens, ma langue maternelle et parfois mon pays d’origine. Plus tard, c’est l’école de mes enfants qui m’envoie un formulaire où il faut indiquer, en plus de ma « minorité visible » et de ma langue maternelle, ma religion. À chaque fois, je fais des efforts pour répondre correctement, en pensant qu’il doit y avoir des raisons à cela, raisons que je découvrirai sûrement plus tard. Mais à la fin, il me reste toujours cette impression de me faire rouler. De toute façon, ces formulaires sont inutiles aussi bien pour moi que pour ceux qui me les proposent. La seule case que j’arrive à cocher est la case « autre ». Mais cette case demande aussi « préciser », je mets alors comme précision : aucune (ou aucun).

Je ne gagnais jamais dans ce jeu de cases à cocher. J’ai fini par y perdre goût.

Il y a en effet quelques petits problèmes auxquels je ne trouve pas réponse. Le premier est que je ne veux pas appartenir malgré moi à une communauté culturelle. Je suis un Kabyle marginal, un Kabyle retors, un Kabyle qui n’aime pas les foules kabyles, un Kabyle anarchiste, un Kabyle non communautariste. N’en ai-je pas le droit ? J’avais ce droit en Kabylie et j’entends le garder ici. Je ne vois pas pourquoi mon éventuelle communauté serait culturelle. Cela sous entend-il que les québécois « pure laine » constitueraient une communauté non culturelle ? Quelle serait cette communauté alors ? Serait-elle une communauté politique ? Une communauté économique ? Une communauté de destin ? Pourquoi les jeunes Kabyles nés au Québec devraient-ils appartenir à une communauté culturelle choisie dans une liste (où « Kabyle » n’apparaît pas) ? Est-ce parce que les Kabyles ne sont pas assez nombreux qu’ils doivent se faire classer dans la case « arabe » ?


Pourquoi d’ailleurs leur propose-t-on de se reconnaître officiellement d’une communauté culturelle, même kabyle ? Si c’est pour les protéger de la discrimination, cela voudrait-il dire que le gouvernement reconnaît des pratiques discriminatoires à grande échelle au Canada, au point de promulguer une loi sur les minorités visibles ? Dans ce cas, je me trouve en droit de déclarer que les canadiens sont racistes et que implicitement je peux être sujet au racisme à tout moment. Les autorités elles-mêmes me le suggèrent. N’ai-je pas le droit de me faire moi-même mon opinion sur les canadiens « plus canadiens que moi ? »
Le deuxième problème est que je suis blanc de peau en hiver, mais bien bronzé en été. Donc au moins en hiver, je devrais, logiquement, appartenir à « la majorité invisible ». L’été, je me tasse parmi les bronzés. J’ai supposé en effet que le mot « visible » renvoie à la couleur de la peau parce que personne ne m’a jamais expliqué ce que renferme exactement la désignation : « minorité visible ». On me répond toujours : « par exemple les haïtiens ». Je suis bien avancé !

Tous les membres des « communautés culturelles » que j’ai rencontrés sont contents du fait que leur misérable ghetto soit reconnu et multiplient les signes montrant leur appartenance à ces ghettos. C’est le bourricot qui reconnaît de lui-même la porte de sa sombre étable où il vas se faire oublier pour la nuit, en attendant que le jour se lève pour aller travailler sous la direction attentive du maître de céans.

Que les canadiens « blancs » tentent de maintenir les immigrants et les néo-citoyens dans leurs ghettos est pour moi une chose qui peut se comprendre. Ce qui me fait rager est que ces immigrants et néo-citoyens jouent le jeu et sont mêmes fiers de rester à l’écart. Quand j’entends le « which country do you come from ? » je réponds toujours : «the same country which your grandfather came from». Quand c’est un immigrant récent qui me pose la question, je me retiens de lui balancer ma grosse main dans la gueule.


Les immigrants sont non seulement contents de se voir enfermés dans les limites culturelles de leur communautés, mais ils s’acharnent également à bien fixer les limites entre les communautés. L’écurie des bourricots doit être bien distinguée de l’enclos des moutons qui doit être bien distinguée de l’étable des bœufs. Chacun son territoire et son aire u-glilez et les vaches seront bien gardées !

Le troisième problème est que je n’ai pas de langue maternelle officielle. Non que ma mère soit muette, mais elle parle une langue non écrite, quasi interdite d’école et non reconnue sur sa propre terre. Dans cette contrée bizarre, il existe un programme officiel visant à faire disparaître cette langue, aux yeux et à la barbe de la charte des droits des peuples. J’ai vraiment du mal à croire que cette langue puisse intéresser les autorités québécoises. Comme je parle le français depuis mon jeune age, j’ai toujours été tenté de dire que le français est ma langue maternelle. Mais je n’ose pas, de peur de me voir traité de menteur. Ce dont je suis certain, c’est que le français est une des trois langues maternelles de mes enfants (kabyle, français, anglais). Cela n’a pas empêché la commission scolaire de les jeter manu militari dans une classe d’accueil pour les « immerger » dans un programme d’immersion linguistique ; jusqu’à ce que leur professeur m’appelle un jour pour protester, manifestement en colère : « dites-moi enfin ce que font vos enfants dans ma classe ! ». « Je le sais, moi ? Mettez-les ou vous voulez, tant que ce n’est pas l’arabe coranique qu’ils apprennent ! »

À propos de langue, les québécois s’adressent systématiquement en anglais aux immigrants. Pour eux, les gueux ne parlent pas français, mais plutôt anglais. En effet, pour eux un immigrant tenterait plutôt d’apprendre la langue dominante pour multiplier ses chances de trouver un emploi. Le bilinguisme étant réservé au Québécois seulement. des immigrants qui manient parfaitement le français sont mal vus car ils faussent les idées établies sur l’immigration. Par définition, un immigrant est soit un asiatique, soit un latino-américain qui baragouinent suffisamment l’anglais pour comprendre comment décharger les camions de marchandises à l’entrée des manufactures sous -25 degrés.

Mais ne perdons pas le fil de l’histoire. Mon quatrième problème est que je me considérais comme apatride. Je n’avais pas de pays ou, du moins, le pays d’où je viens n’est pas un pays, mais une province sous domination d’un autre pays. Il y a bien un territoire, une langue (interdite d’écriture et interdite d’école), un drapeau, un peuple mais aucune existence souveraine reconnue par la communauté internationale. D’où mon cauchemar à me retrouver devant un formulaire avec un petit vide souligné m’invitant à y inscrire le nom de mon pays d’origine. Est-ce pour me rappeler que je ne suis pas un « vrai canadien » ?

Mon cinquième problème concerne ma religion. Quand je tombe sur un formulaire me sommant de révéler (si j’ose dire) ma religion, je convoque immédiatement mes questionnements existentiels, ma métaphysique irrésolue, ma spiritualité inachevée et mes croyances douteuses, uniquement dans le but de satisfaire l’auteur de ce « câlice de formulaire ». Je m’en vais donc farfouiller dans les coins et recoins de ma conscience, à la recherche d’une case déjà cochée pour en faire un copié/collé sur mon formulaire. Je n’y trouve que dalle, si ce n’est un fatras d’irrévérences dans maintenant 5 langues différentes, jonchant le « chemin de croix » de ma mécréance. Pourquoi suggère-t-on aux enfants qu’ils devraient non seulement avoir une religion, mais aussi en informer les autorités et leur entourage ? Pourquoi ne me vient-il jamais à l’idée de demander à un « canadien de souche » s’il est catholique, mormon, protestant, juif, ou raélien ?

J’ose espérer que les institutions cessent enfin de me présenter à tout bout de champ des formulaires où il faut cocher des cases bien carrées et remplir des petits vides bien soulignés. De grâce ! Je renonce à toute discrimination positive ! Je renonce au droit de porter le kirpan, au droit de brandir le coran, au droit de porter le crucifix, au droit de tripoter un chapelet, au droit de manger haram, au droit d’appartenir à une ethnie, au droit de promener ma vache sacrée sur la rue sainte Catherine un jour de vente de trottoir, au droit d’appartenir à une communauté culturelle, au droit de fêter ma fête païenne au parc de mon quartier avec mes amis « ethniques ». Je revendique le droit à « l’indifférence », le droit à être ignoré, le droit à « l’invisibilité », le droit à la mécréance,le droit à n’être enfin personne de particulier, le droit de donner à mon fils un plat de poutine pour le repas communautaire de son école. Je revendique le droit de ne rien revendiquer d’ethnique, rien de religieux, rien de communautaire, et ce dans l’indifférence générale. Dois-je aller en cours pour cela ?

Ariless

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