Mouloud Feraoun : Taddart-iw, mon village

Nous vous proposons un morceau choisi de l’œuvre de ce géant de la littérature kabyle.

Mon village

Je ne suis pas de ceux qui détestent leur village. J’ai pourtant bien des raisons de ne pas en être trop fier. Il sait que j’ai voyagé et vécu longtemps ailleurs, mais il s’est habitué à mes retours. Alors à force de toujours me perdre et de sans cesse me retrouver, il ne fait plus attention à moi. Il ne me craint pas, pour tout dire. Il me réserve chaque fois un accueil très simple avec son visage de tous les jours, exactement comme il reçoit ceux de ses enfants qui l’ont quitté le matin et qui, le soir, rentrent des champs. Cette marque de confiance est touchante, je l’apprécie beaucoup.

Ceux qui y reviennent et en disent du mal, le font un peu par dépit. Ils lui en veulent d’être si laid, et, sans doute, les comprend-ils puisqu’à leurs yeux il se fait plus laid lorsqu’ils reviennent de loin, après une longue absence, la tête encore toute farcie de belles images. Dans le fond, ils l’aiment bien, quoi qu’ils disent. Ils finissent toujours par le voir tel qu’il est et par lui trouver des charmes, mais, à partir de ce moment, ils s’identifient à lui. Ce ne sont plus des nouveaux. D’autres les trouvent laids qui, à leur tour, ne tarderont pas à ressembler à tout le monde. Spectateur immuable du va-et-vient continuel de ses enfants qui émigrent, notre village nargue les prétentions impatientes et fatigue les longues espérances il reste égal à lui-même. S’il accueille sévèrement les nouveaux débarqués, c’est qu’ils apportent avec eux l’air malsain de la ville.

Je crois le deviner mais il ne peut pas m’en avoir gré, car il se figure que tout le monde le devine et qu’on fait exprès de le mépriser. C’est ce qui explique son excessive susceptibilité. Il semble dire à chacun de ses enfants prodigues :

— Ne fais pas le faraud, mon petit, avec ton beau costume et ta valise. N’oublie pas que ce costume perdra bientôt ses plis. Je m’en charge. Il sera taché d’huile, couvert de poussière invisible qui lui enlèveront son éclat. J’y mettrai des mites, moi. Et un jour qui n’est pas lointain, tu le sortiras pour le porter au champ quand tu iras défricher. Et alors tu vois ce qui l’attend ! La valise ? Parlons-en ! Je sais où elle ira, cette valise. Sur l’akufi de la soupente, n’est-ce pas ?

— Je suis tranquille. Elle aura le temps de s’enfumer. Tu la sortiras un jour pour t’en aller de nouveau. Elle te couvrira de ridicule dans le train et sur le bateau.

Lorsque les gens qui arrivent tout droit de Paris descendent du taxi qu’ils ont loué pour éblouir les femmes, toutes les portes de toutes les maisons s’entrouvrent et les regardent passer. C’est comme si le village avait des centaines d’yeux ou s’il était transformé, lui-même, en un œil gigantesque qui vous lorgne narquoisement de ses mille facettes.

— Mes ruelles, vous les trouvez étroites et sales ? Je n’ai pas besoin de m’en cacher. Je vous ai vus tout petits et bien contents d’y barboter comme des canetons malpropres. Passez ! Là, c’est votre tajmaât. Bien entendu, elle vous semble grotesque et vaine. Ce n’est pas la place de l’Etoile ! Savez-vous comment je vous imagine place de l’Etoile ? A peu près comme vous voyez ce petit chat craintif quand il traverse votre tajmaât remplie de garnements. Votre gourbi est trop petit ? Vous oubliez qu’il est à vous, plein de toutes les présences passées, plein de votre nom, de vos anciens espoirs, témoin de vos rêves naïfs, de votre bêtise, de vos souffrances. Soyez modestes, voyons ! Vous serez très bien ici, vous verrez, c’est moi qui vous le dis…

Eh bien ! De tels discours ne me concernent jamais. Non qu’il me tienne en particulière estime ou qu’il me juge différant des autres. Simplement parce qu’il en a assez de me narguer, à force de me revoir. Même si, par extraordinaire, il lui prenait la fantaisie de lire du mépris dans mon regard, il ne ferait que hausser les épaules. Si l’on peut dire.

— Ah ! C’est toi encore ? Pas tant de façon, va ! Tu ne me déranges pas… rentre chez toi en vitesse. C’est au bout, là-bas, le quartier des aît-flane, la ruelle la plus longue, la plus étroite, celle où les maisons ressemblent à des cages aux barreaux de bois parce que chacun a tenu à s’isoler une cloison de piquets. Je sais que tu n’es pas fier. Tu peux lorgner mon agoudou* et constater qu’il a raisonnablement grossi. Tu verras aussi la murette qui protégeait la maison de votre vieille voisine : Elle s’est effondrée l’hiver dernier mais on l’a rafistolée à l’aide de roseaux… Ne t’inquiète pas, il y a encore assez de boue dans les rues pour maculer tes chaussures cirées et même le bas de ton pantalon. Pas seulement de la boue, d’ailleurs. Quand tu viendras t’asseoir sur les dalles de tajmaat*… Il me murmure ces petites méchancetés d’un ton si amical qu’il réussit chaque fois à me troubler. Alors il se tait sur un bout de phrase et me laisse tranquille. Mais mon trouble je le lui cache et je lui dis avec malice :

— Tu radotes, vieux père ! J’ai bien remarqué que tu te modernises. Cette route arrive au cimetière, on l’a retouchée aussi. Ce n’est pas mal. Elle est de bonne largeur et caillassée. Tu en es un peu fier, avoue-le. Voilà un garage qui n’existait pas l’an dernier. Et à côté, il y a un pressoir à huile, ainsi qu’un moulin à grain avec son bruit de motocyclette. On m’a parlé encore d’une boulangerie ayant pétrin mécanique. Tu te motorises à présent, tu prends de l’allure ! Ce sont les ordures qui te tracassent ? Au fond, il y en a partout, des ordures. En ville plus qu’ici. Là-bas, c’est caché. On ne voit rien mais cela empeste. L’air y est malsain, c’est la vérité. Console-toi, vieux père ! Nos efforts ne pourront jamais changer tout à fait ton visage. Nous l’enlaidissons, peut-être, par nos tentatives et nos imitations. Tu as la couleur de la terre, tu es fait de terre. La terre est saine, modeste et pure comme une paysanne pauvre mais de bonne naissance. Pour te donner un autre visage, il faudrait te raser, te supprimer, transporter tes cendres ailleurs et essayer de rebâtir sur ces cendres. En fait, tu cesserais d’exister et nous de t’aimer. Alors pourquoi te fâcher et nous mal accueillir ? Y a-t-il meilleure preuve d’attachement filial que nos retours entêtés ? Tu doutes que nous tenions toi ? Mettons que nous sommes liés à toi et toi à nous, solidement et que nous ne pouvons nous renier. Ceux qui t’oublient –_tu ne l’ignore pas — ne peuvent faire autrement que de t’oublier ; ils sont dans leurs meilleurs jours, c’est pardonnable, après tout. Ils en arrivent à douter de ton existence et ce doute leur fait du bien. Si tu voyais leur aisance en pleine civilisation, tu t’effacerais timidement, tu voudrais te cacher sous terre. Ils te font honneur ! Viennent les moments difficiles : les dettes, la maladie, la misère, la vieillesse — on ne peut tout prévoir — et ils se disent, ces braves gens, que l’heure du retour a peut-être sonné. Ils se retrouvent une mémoire excellente pour tout ce qui te touche. Leur cœur s’attendrit. Et ; du moment qu’ils ont besoin de toi, ils se remettent à t’aimer. Puis, un beau soir, ils débarquent pour reprendre la place que tu leur as fidèlement réservée. Souvent, d’ailleurs, cette place n’est qu’un trou oblong, là-bas, au terme du voyage ; là où aboutit la route carrossable et où nous finirons tous un jour. Une petite tombe qui se confondra avec toutes les autres parce qu’elle ne portera aucune inscription et que, dès le premier printemps, elle se couvrira aussi de graminées toutes frêles et de pâquerettes toutes blanches.

Mouloud Feraoun

 

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