22 juin 2017

« Mouloud Mammeri ou la Colline emblématique » de Hend Sadi

Les paternalismes d’hier et d’aujourd’hui

Paru récemment chez les Éditions Achab, Mouloud Mammeri ou la Colline emblématique de Hend Sadi est une fine analyse de la cabale qui s’est abattue sur Mouloud Mammeri après la publication de son premier roman ainsi que ses répercussions sur la critique « littéraire » de l’Algérie post-indépendante.

Comme nous le savons tous, la publication de La colline oubliée en 1952 a valu à son auteur une campagne de dénigrement et de déni d’algérianité, déclenchée par la revue Le jeune musulman et dont les fers de lance étaient Mustapha Lacheraf, Mohammed Cherif Sahli et Amar Ouzeguane. Hend Sadi revient sur ce lynchage qu’il considère comme l’instant fondateur de la critique littéraire algérienne, et dont il analyse, avec force détails, la forte dominante idéologique qui efface quasiment l’approche littéraire. Densément documenté, l’ouvrage de Hend Sadi éclaire non seulement sur cette époque trouble où le réalisme socialiste jdanovien s’est allié à la doctrine arabo-islamique pour régenter la création littéraire, mais il en démontre également l’impact sur la perception du rôle de l’écrivain dans l’Algérie post-indépendante. Un code pénal pour la littérature ! C’est littéralement un code pénal que semble avoir créé les intellectuels « nationalistes » des années 1950 ! Et c’est le premier roman de Mammeri qui a « provoqué » sans le vouloir l’avènement d’une espèce de « police politique des idées » (dixit Arkoun) qui exige un engagement explicite et un réalisme sans nuances dans l’œuvre d’un écrivain.

L’essai de Hend Sadi reprend, point par point, les « arguments » du trio Sahli-Ouzeguane-Lacheraf (tous membres actifs du PPA), instigateurs du procès expéditif contre La colline oubliée, et il en démontre la malhonnêteté intellectuelle mais aussi les jalons de ce qui allait devenir le bannissement officiel du berbère ainsi que la « réglementation » tacite du champ littéraire. La critique ira crescendo : d’abord avec « l’alerte » donnée par Amar Ouzegane qui, rapporte Sadi, écrit dans le numéro 7 de la revue Le Jeune musulman intitulé « Qui nous donnera une version nationale de La case de l’oncle Tom ? ». Après avoir exprimé sa « fierté de voir des gens de son sang et de sa race jongler avec la langue française », il appelle cependant à la vigilance et reproche à Mammeri… les critiques élogieuses dont l’a couvert la presse colonialiste ! Cette démarche, selon Sadi, « permet au critique d’ignorer le contenu du livre pour focaliser son attention sur les commentaires des journaux ». Le ton est donc donné pour incriminer l’écrivain, coupable d’avoir écrit « une œuvre littéraire et non politique » et d’ainsi faire le jeu de l’impérialisme « en suivant le mirage de l’art pour l’art qui ne saura cependant duper notre jeunesse musulmane consciente de la grossière manœuvre politique tentée par l’impérialisme français moribond ». Le procès commence donc par un vice de procédure, et va très vite devenir kafkaïen ! Ouzeguane sera suivi, trois mois plus tard, par Mohand-Cherif Sahli qui va prononcer l’excommunication dans son article « La colline du reniement » où il assène : « Une œuvre signée d’un Algérien ne peut donc nous intéresser que d’un seul point de vue : quelle cause sert-elle ? Quelle est sa position dans la lutte qui oppose le mouvement national au colonialisme ».

C’est justement cette question rhétorique qui pose les jalons d’une critique partant de critères idéologiques et non littéraires et dont Hend Sadi va analyser ultérieurement quelques exemples dans l’Algérie indépendante. Sahli reproche également à Mammeri de ne pas utiliser « la langue de son peuple » sans nommer cette dernière mais dont on devine facilement que le singulier employé renvoie à l’arabe. Ce reproche est par ailleurs exprimé par le critique en français, langue dans laquelle il écrira et publiera exclusivement, note Hend Sadi ! La manœuvre est claire : « détacher Mammeri du peuple algérien et préparer le terrain de son excommunication ». Malgré de nombreuses critiques élogieuses suscitée par La colline oubliée, dans la presse nationaliste et communiste, l’auteur de l’article ne retiendra que celle de René Janon dans La dépêche quotidienne (journal colonialiste) et y trouve la preuve que « l’œuvre de Mammeri est malfaisante puisqu’elle attire la sympathie de la presse coloniale ». Quelques lignes plus loin, Sahli va carrément verser dans la diffamation en faisant état d’une « rumeur » (sic) qui relie Mammeri au Maréchal Juin ! Isolé et profondément blessé, l’écrivain écrira la première et unique réponse à cette polémique naissante.

Pudique, voire enclin à l’autocensure, il va certes dénoncer le manque de professionnalisme de son détracteur mais au lieu d’assumer la berbérité de son roman (principal grief qu’on lui fait), il se contentera de se justifier et de nier toute relation avec le maréchal en question. Cette tendance à éviter le conflit est intrinsèque chez Mouloud Mammeri, elle refera surface notamment quand l’écrivain accepte l’adaptation cinématographique exclusivement arabophone de son roman L’opium et le bâton, mais elle atteindra son point de rupture avec la fameuse diatribe de Kamel Belkacem au lendemain d’avril 1980 à laquelle Mammeri répondra magistralement et sans concessions.

Après Sahli, c’est au tour de Mustapha Lacheraf de prononcer « la sentence ».

Ce procédé est comparé, par Hend Sadi, à l’excommunication d’Albert Camus du camp socialiste par Francis Jeanson et Jean-Paul Sartre. Plus modéré mais insidieusement accusateur, Lacheraf estime que le lecteur algérien est « dépaysé » dans le roman de Mammeri, jugé « régionaliste » et mu « par un parti pris sentimental » qui le rend « stérile ». Fidèle à l’idéologie du PPA qui a engendré « la crise berbériste » en 1949, l’auteur considère déjà cet amour « de la petite patrie » (la Kabylie), comme une tentative séparatiste ! Et de se lancer dans un « développement historique », sortant ainsi du sujet littéraire, pour étaler cette « nécessité de l’Histoire » qu’est la « vocation de l’Afrique du Nord à se fondre dans l’espace culturel arabo-islamique » !

Hend Sadi, un tantinet ironique, balaie cet argument d’un revers de main : « Pourtant, si la soumission au cours de l’Histoire était une philosophie acceptable, pourquoi s’élève-t-il contre la destruction des mosquées ou le recul des écoles coraniques, conséquences de la domination française consacrée par l’histoire ? Pourquoi crier à la dépersonnalisation du pays et pourquoi refuser de se soumettre aux ‘’nécessités de l’Histoire’’ lorsque celles-ci menacent la langue arabe et l’islam ? Quand la sauvegarde de la culture arabe est en jeu, Lacheraf écarte le déterminisme historique pour ne considérer que les droits intangibles, légitimes, des peuples, pour lesquels il appelle à se battre… ». En outre, « la non-algérianité » du roman de Mammeri étant souvent opposé, par le Jeune musulman (J.M), à l’engagement patriotique de La grande maison de Dib (paru à la même période), Sadi relève ce paradoxe : « Ce qui est refusé à la Kabylie de Mammeri, le J.M l’accorde à la Tlemcen de Dib en laquelle il voit ‘’l’Algérie toute entière’’ » ! De plus, La colline oubliée est clouée au pilori pour d’autres motifs : à savoir la distance toute réaliste par rapport au dogme islamique dans le village où se déroule le roman ; mais surtout la relation « contre-nature » (dixit Lacheraf) qu’entretient un des personnages masculins avec un jeune berger…

Tahar Hussein : mauvaise surprise !

En somme, le bûcher est prêt ! Sauf que trois ans plus tard, c’est d’Égypte, la Mecque du panarabisme, que la reconnaissance viendra et elle a dû être d’autant plus douloureuse pour les détracteurs de Mammeri, qu’elle fut signée par… Taha Hussein !

L’écrivain égyptien, possédant l’honnêteté intellectuelle qui fait défaut aux trois inquisiteurs algériens, va revenir à l’essentiel : l’œuvre littéraire. Dans un article de quinze feuillets publié en arabe dans la revue Naqd wa islah, Taha Hussein commence par déplorer que ce roman ne soit pas écrit en arabe mais il explique cela par la présence coloniale, puis il plongera au cœur du texte, en vantera l’esthétique et la force narrative, et sera en totale communion avec les personnages. A ce propos, Hend Sadi s’interroge malicieusement : comment un Égyptien parvient à fondre dans le contenu du roman alors que l’Algérien Mustapha Lacheraf s’y sent dépaysé ?!

Enfin, dans la dernière partie de l’ouvrage, l’auteur se penche sur l’influence des critiques de la revue Le Jeune Musulman sur le champ littéraire de l’Algérie post-indépendante ; un impact dû notamment à l’occupation de plusieurs postes officiels par ces intellectuels mais aussi par le directeur de la revue qui n’est autre que Ahmed Taleb Ibrahimi, champion de l’arabisation sauvage. Selon l’essayiste, l’opération lancée contre le roman avait pour objectif « d’empêcher, coûte que coûte, que cette œuvre ne fasse école et n’ouvre la voie à une expression artistique qui n’entrait pas dans le moule de l’Algérie arabo-islamique voulue par le Parti », un sectarisme qui préparait déjà le terrain aux exactions commises contre les berbéristes pendant la guerre de libération, et à l’assainissement du champ culturel algérien après l’indépendance.

Les « catégories » de Christiane Chaulet-Achour !

L’école Lacheraf fera, en effet, des émules à partir de 1962. Et c’est un autre écrivain kabyle, Mouloud Feraoun, qui en payera le prix sous la plume de Christiane Chaulet-Achour. Cette spécialiste de littérature publiera en 1985 une thèse, « Abécédaire en devenir : langue française et colonialisme en Algérie », préfacée par Lacheraf dont certains extraits repris par Sadi ne manqueront pas de choquer, non pas par leur anti-berbérisme primaire mais surtout par la vision étriquée, le dogmatisme effarant, voire la malhonnête intellectuelle qui s’en dégagent.

Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri sont expéditivement classés par Chaulet-Achour dans la case des écrivains assimilés. Hend Sadi relève « la cécité et les aprioris idéologiques consternants avec lesquels elle aborde l’œuvre de Feraoun et de Mammeri » et souligne la représentation binaire qu’elle fait (en français) du champ littéraire algérien où « la langue française est vouée à l’extinction tandis que l’arabe prend peu à peu la place qui lui revient de droit » ! Quant au kabyle, elle l’évoque en ces termes : « le mythe kabyle » qui n’est autre que la « pièce maitresse de l’idéologie coloniale en Algérie » ! Ainsi, Feraoun et Mammeri deviennent des écrivains assimilés car « ils parlent toujours de leur groupe en le nommant par sa caractéristique tribale ou régionale (…) rarement par sa caractéristique nationale » ! Pour étayer son propos, l’universitaire va tout simplement reprocher aux romanciers… leurs choix narratifs ! Pis encore, elle crée un classement qui aurait été cocasse s’il n’était pas aussi dramatique, où Feraoun est un assimilationniste « catégorie 1 » et où Mammeri « décroche » la deuxième place ! Christiane Chaulet-Achour ira plus loin en prétendant qu’aucune mention de la guerre de libération n’est faite dans les romans de Feraoun ; assertion que Hend Sadi démentira en évoquant la présence constante de celle-ci dans ses deux romans La cité des roses et L’anniversaire (posthumes) « dont Chaulet-Achour a connaissance au moment où elle écrit sa thèse », et où l’action se situe durant la guerre. L’essayiste cite également Les chemins qui montent dont les événements se déroulent avant-guerre mais où Feraoun « ne tait pas le fait colonial ». Au fil de sa thèse, l’universitaire parvient à dénicher la preuve incontestable que Feraoun était un pleutre hostile au combat de la libération : elle soutient que l’écrivain a condamné sans ambigüité le FLN et appuie son propos par cet extrait de son Journal : « Pauvres montagnards, pauvres étudiants, pauvres jeunes gens, vos ennemis de demain seront pires que ceux d’hier », une phrase « abondamment reprise aujourd’hui pour… en saluer le caractère visionnaire », ironise encore Hend Sadi. Concernant Mammeri, Christiane Chaulet-Achour va tout simplement attribuer à ses romans un caractère anti-arabe inexistant : « Les Kabyles musulmans de Mammeri semblent plus étrangers à l’arabe qu’au français » ; une assertion que Sadi démolira également.

Par ailleurs, dans le chapitre « L’homme du printemps », l’auteur revient sur l’atmosphère sectaire qui prévalait à la veille du printemps berbère, et cite notamment l’hallucinante, et néanmoins visionnaire, phrase de Adelkader Hadjar, président de la commission d’arabisation : « Je ferai de tout Algérien qui refuse de s’arabiser un étranger dans son propre pays » ! A l’époque, Mouloud Mammeri animait le seul cours de berbère en Algérie, à la fac centrale d’Alger, que va bientôt supprimer le ministre de l’Éducation Ahmed Taleb-Ibrahimi, l’ancien directeur de la revue Le jeune musulman.

En 1980, l’auteur de La colline oubliée sera de nouveau exposé à l’anathème : la fameuse diatribe de Kamel Belkacem dans El Moudjahed, à laquelle Mammeri répondra en assumant, cette fois, sa berbérité, et concluant avec cette phrase anthologique où il reprend les propos de son détracteur : « ‘’Toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève de l’irresponsabilité’’. C’est votre propre prose. Dommage que vous n’y croyiez pas ! »

Mouloud Mammeri ou la colline emblématique est un livre précieux à plus d’un titre ; sa force documentaire et sa pertinence analytique en font non seulement un ouvrage essentiel, mais aussi un étonnant éclairage sur un phénomène qui sévit jusqu’à nos jours : le paternalisme moral et idéologique qui toise la création littéraire !

Sarah Haidar, Algérienews

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