Nadia parle de Lounès Matoub

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Le 25 juin devrait être une journée de deuil pour le peuple Kabyle

Lounès a été lâchement assassiné le 25 juin 1998, son assassinat est commémoré un peu partout, ses meurtriers courent toujours, que vous inspire cette date ?

Nadia Matoub : J’aurais aimé que cette journée n’ait jamais existé, j’aurais aimé que la journée du 25 juin 1998 soit absente du calendrier, cette affreuse journée a emporté mon mari, nous laissant mes sœurs et moi traumatisées à vie. Depuis son assassinat j’essaie de me reconstruire, d’avancer, de survivre. Je dois affronter au quotidien, les images de cet attentat qui m’obsèdent tel un film éternellement rediffusé.

Je dois, en plus, faire face à des attaques et des rumeurs ignobles. Seul l’amour que j’éprouve pour mon mari et mes proches me permet de ne pas m’effondrer.

J’ai perdu mon mari, la Kabylie a perdu Lounès. J’ai aimé le poète et le combattant, avant qu’il ne devienne mon mari. Je sais ce que ressentent ses fans, pour avoir été fan de Lounès, avant de l’aimer comme époux. Je souffre d’autant plus, que rien n’est fait pour que les criminels soient arrêtés. Je souffre de ne pas connaître la vérité, savoir que ceux qui me l’ont enlevé sont en liberté, me fend le cœur. Je suis convaincue que les assassins avaient reçu l’ordre de nous abattre Lounès et moi, son épouse. Le fait qu’ils m’aient tiré dessus en me laissant pour morte… que les meurtriers ne savaient pas quoi faire de mes sœurs…

La justice doit être rendue, les tueurs doivent être arrêtés et jugés, sinon la vie n’a aucun sens. Je refuse d’accepter que ceux qui ont assassiné Lounès, ceux qui m’ont mitraillé, ceux qui ont blessé mes sœurs et plongé la Kabylie dans le deuil, le 25 juin 1998, s’en sortent comme si de rien n’était…

J’ai besoin de savoir qui a commis ce crime pour pouvoir aller de l’avant. L’ignorance de la vérité maintient le deuil. Malgré mes doutes sur l’impartialité de la justice algérienne, je reste persuadée qu’un jour la vérité éclatera et que nous saurons ce qui s’est passé. J’ai espoir d’un changement de gouvernement ou de révélations inattendues. Il ne peut pas en être autrement, mon cœur ne peut pas pardonner ce que j’ai enduré le 25 juin 1998.

Bouteflika a voté la concorde civile qui amnistie les assassins de toutes sortes, vous qui avez été profondément blessé dans votre chair, qui avez perdu un être cher, que pensez-vous de cette loi ?

Je ne peux pas pardonner, je me mets à la place de ceux qui ont perdu un proche lors d’attentats, ou ont un membre de leur famille enlevé sans savoir par qui et pourquoi. Les mêmes questions me taraudent l’esprit, que s’est-il passé ? Qui sont-ils ? Où sont-ils ? Pourquoi ? Si nous avions emprunté une autre route, aurions-nous été attaqué ? Et si nous n’étions pas sortis ? Qui a fait ça ? Par qui l’assassinat a-t-il été commandité ? A qui puis-je accorder ma confiance ? Dois-je me défier de tous ? Il est effroyable de rester sans réponse.

Je ne peux pas, parce que Bouteflika a voté une loi qui l’arrange, pardonner et rester dans l’ignorance. Une loi peut être abrogée. On ne peut pas m’obliger à pardonner. Et pardonner à qui ?

Ceux qui ne l’admiraient pas forcément de son vivant ou n’étaient pas en accord avec lui, ceux qui lui ont fait du mal directement ou indirectement, en répandant des rumeurs à son sujet, profitent maintenant de sa mort pour se mettre en avant. Heureusement que beaucoup l’adorent et l’ont surnommé l’apôtre de la Kabylie.

Lounès a beaucoup souffert de la rumeur. Les rumeurs les plus fantaisistes couraient à son sujet. Ceux qui avaient une confiance totale en lui, n’y croyaient pas. Ceux qui avaient des doutes, non pas sur le poète mais sur le combattant les colportaient et contribuaient à lui donner une mauvaise réputation. Il a été tué, parce qu’il défendait ses idées, en combattant pour notre identité. Il a perdu la vie parce qu’il clamait haut et fort sa kabylité. Il a fallu malheureusement sa mort pour prouver, à ses adversaires, la sincérité de son combat culturel. De ce fait les personnes qui ne le croyaient pas suivent, aujourd’hui, son exemple.

Je me demande souvent ce qu’il aurait dit ou fait. Lounès est en chacun de nous, les Kabyles assimilent son message. Je reste persuadée que s’il avait été là beaucoup d’évènements auraient pris une autre tournure.

En effet, que se serait-il passé en 2001 ? Comment aurait-il réagi ?
Bouteflika s’est rendu à Tizi Ouzou pour dire que Tamazirrte ne serait jamais langue officielle, je pense que si Lounès était encore de ce monde, Bouteflika n’aurait pas eu cette audace.

Lounès était, je devrais dire est, un rassembleur, c’était un leader, il pouvait réunir, autour de lui, les femmes et les hommes de Kabylie, il avait le don d’encourager les Kabyles à se battre, pour notre identité. S’il avait voulu faire un appel pour soulever les foules, beaucoup l’auraient suivi. Il savait trouver les mots justes pour rassembler, afin que les Kabyles aillent main dans la main pour défendre une cause commune. Les politiques actuels le savent.

Qu’est-ce qui vous tient à cœur, que voulez-vous dire aux admirateurs de Lounès ainsi qu’à ses détracteurs ?

Ceux qui aiment Lounès, sont dans l’expectative. Les étrangers ne comprennent pas l’impact de Lounès dans le cœur de ceux qui l’aiment, dans le cœur des Kabyles.

En 1988 lors de son agression par un gendarme à Michelet, nous ne savions pas s’il allait survivre à ses blessures, nous étions angoissés, anxieux, dans l’attente de sa guérison. En 1994, lors de son enlèvement par les islamistes, toute la Kabylie s’est soulevée pour demander sa libération.

Les Kabyles n’ont pas fait leur deuil, ils veulent savoir qui a tué Lounès. La douleur est là plus forte que jamais, et se fera de plus en plus insistante, pour ses fans, ses admirateurs et ceux dont il a réveillé la conscience.

Ses détracteurs ne peuvent pas arrêter le processus de revendication identitaire que Lounès a commencé, ils ne peuvent pas mettre fin au message que les gens ont assimilé. Il doit servir d’exemple aux générations futures. On doit contribuer à entretenir sa mémoire, comme l’a fait Yalla Sediki, en rassemblant ses poèmes. On doit le faire connaître dans le monde entier, parler de son courage, de son abnégation, de son amour pour la Kabylie et la langue kabyle. On doit parler de son combat pour notre identité.

En France, il y a des rues, des places Matoub Lounès, nous devons continuer à entretenir sa mémoire en restant dans la sincérité de Lounès.

Lounès dérange encore… Il gêne ceux qui ont peur de sa formidable capacité à générer la fraternité entre Kabyles, en mettant en avant notre identité, notre langue et notre culture.

On entend les chansons de Lounès Matoub depuis peu à la radio et télévision algériennes, alors que de son vivant il était interdit de radio et de télé, qu’en pensez-vous ?

Je suis curieuse de connaître le titre des chansons qui passent à la télé. Sont-ce les chansons du combattant de notre identité ? Je ne le crois pas. Ils savent ce que représente Lounès Matoub pour la Kabylie. Ils savent que c’est un rassembleur. Ils font mine de reconnaître le poète, pour nous faire croire qu’il ne dérange pas le gouvernement algérien. Je n’ai pas de réponse précise, mais je reste persuadée que c’est une façon de le récupérer. Lounès n’aurait jamais accepté d’être récupéré par qui que ce soit de son vivant. En ce qui me concerne, je pense qu’ils feraient mieux d’arrêter ses assassins.

entretien réalisé par Marie A.K.

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