22 juin 2017

Nous sommes un grand courant d’air

J’avais évoqué, il y a quelques mois, la problématique relation qui existe en France entre le travail de l’écrivain considéré comme un loisir, et sa rémunération impossible. Dans l’imaginaire collectif, et cela arrange tout le monde, un auteur ne travaille pas, il s’amuse. Il ne trime pas, il se fait plaisir. L’écriture est perçue comme une forme de masturbation et on ne paie pas quelqu’un pour jouir. Un établissement, un éditeur, un libraire, une médiathèque ne font pas travailler un auteur, au contraire, ils lui font plaisir, et quand on vous fait plaisir vous n’allez pas en plus demander à être payé. On vous dira que c’est pour votre promotion et quand à la fin de la soirée vous avez vendu dix exemplaires de votre roman à 10 euros, vous êtes heureux car un an plus tard, le 30 juin exactement, votre éditeur vous reversera 15 euros (nous touchons 10%) pour les deux jours de travail que vous avez passé à Brive la Gaillarde.

Pour ceux qui ne le savent pas, le métier d’écrivain n’existe pas en France. On se souvient de cette chère Françoise Sagan qui devant un tribunal répond à la question profession : « écrivain ». Elle se fait tancer par le juge qui lui dit : « Madame, cette profession n’existe pas ». Comme elle n’existe pas, l’Etat, les établissements, les éditeurs paient les auteurs au noir, légalement, c’est-à-dire en droits d’auteur. Rémunération qui ne donne droit à aucune allocation, indemnité, ou retraite.

Il faut se battre pour que le travail des auteurs soit rémunéré tout comme celui des plombiers, des serruriers ou des putes si on veut.

J’ai également soulevé l’absence de la parole des auteurs dans le débat sur l’annulation des festivals. Nous sommes bien sûr solidaires des intermittents, mais notre travail est également engagé quand nous avons des créations à défendre. Pour donner une idée des droits qu’un auteur peut « gagner » par exemple sur le Off, si le spectacle se joue dans une salle qui a pignon sur rue, pratiquement à guichet fermé, durant un mois et si l’inspecteur de la SACD passe le dernier jour pour signer la facture, l’auteur recevra en décembre 2014 ou en janvier 2015, quelque chose comme 1.500 euros. Si la météo est bonne.

Pour les salles du public sur Paris, sachant que dans le public les exploitations sont limitées à trois semaines, un auteur qui se joue aussi à guichets fermés, peut espérer quelque chose comme 500 euros pour une jauge de 150 places environ, car il faut déduire les scolaires, les intermittents, les exos, les détaxes, les professionnels. Et s’il a le malheur de jouer dans un grand théâtre dont je ne citerai pas le nom et qui rempli ses salles avec des invitations, l’auteur touchera un pourboire, des cacahuètes et un verre de Kir.

Si les droits d’auteurs sont donc risibles, il convient de savoir que le travail lui-même se fait aussi pour des cacahuètes. Une commande de texte dramatique est payée environ 5.000 euros par un CDN et là on est pratiquement dans l’aristocratie. Sachant qu’une pièce sérieuse demande au mois 6 mois de travail, cela fait 833 euros par mois pour vivre. En littérature générale, les auteurs ne sont pas mieux lotis, aujourd’hui un auteur très reconnu, peut espérer au mieux un avaloir de 4.000 euros pour l’écriture d’un roman qui demandera deux ans de travail, ce qui fera exactement, 166, 66 par mois. Quand on vous dit qu’ils font ça pour le plaisir.

Pour dire aussi à quel point le statut d’auteur est déprécié aujourd’hui, il suffit de voir le nombre de créations en théâtre qui fait appel à des collectifs. Un auteur tout seul, ça ne fait pas le poids. Aujourd’hui le théâtre se fait au kilo. Plus il y a d’auteurs et de noms mieux ça vaut. L’écriture aussi a sa masse pondérale. Et enfin pour dire l’inanité de tout cela, je lis dans l’argumentaire d’une association d’auteurs ceci : « les auteurs seront réunis et ils écriront en direct sur les rues, les parcs, les places qu’ils vont traverser ». Fantastique. Les bêtes de foire. On ne dit pas on fout ces gars dans une usine qui ferme les portes dans une heure et ils écrivent, non, comme nous sommes dans une époque où l’on est subventionnés pour écrire du théâtre qui ne dit rien, on leur fait traverser la place de l’horloge afin qu’ils décrivent l’ambiance qui règne à la Civette à la tombée du jour. Pourvu qu’ils soient assez nombreux pour faire le poids. Nous sommes un courant d’air.

Mohamed Kacimi

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