22 avril 2017

Olivier Roy ou l’islam imaginaire

Ainsi, un de ses exégètes, Olivier Roy, indique dans le Point (entre autres) :

« « Ennahda gagne les élections en Tunisie : on crie au triomphe de l’islamisme. Puis cette majorité rédige une constitution extrêmement laïque, renonce volontairement au pouvoir, perd aux élections suivantes et reconnaît sa défaite…, mais pour autant, personne ne se dit qu’il n’y a en effet plus d’islam politique. Non, on suppose une ruse, un double discours. La plupart des journalistes, essayistes, politiques, partagent cette vision essentialiste où chaque musulman est supposé avoir un petit logiciel coranique dans le crâne (…) ». »

Comme si « Ennahda » n’avait pas été contraint de verser un peu plus d’eau dans son thé à la menthe, de « rédiger » quelque chose de compatible avec un rapport de forces de plus en plus défavorable entre une vision « turque » (bien mal au point) et une société civile tunisienne en recomposition ; comme si également l’aiguillon djihadiste n’était pas pour rien dans ce recul qu’Olivier Roy prétend ne pas voir parce qu’il serait inexistant ou alors viendrait d’une vision « essentialiste » de l’islam, un grand mot valise qui ne veut strictement rien dire sinon refuser de saisir que les plus décidés au sein des musulmans veulent en effet préserver ce qui fait que l’islam n’est pas le christianisme le bouddhisme le judaïsme et donc a bien « quelque part » une identité propre, une « essence en tant que posée » dirait Hegel, c’est-à-dire une « quiddité » (Aristote) ou « ce qui ne peut pas ne pas être » traduit Ravaisson, autrement dit le fait d’être ceci.

Certes, le « ceci » n’exclut pas le devenir comme l’a montré Hegel, sauf qu’il ne se saisit pas seulement par l’avancée, le « progrès », linéaire, déterministe, comme le croit les marxistes dont Olivier Roy a fait partie dans sa jeunesse et qui ont toujours eu une petite idée de la grande dialectique du Même et de l’Autre, c’est-à-dire de ce qui se conserve et ce qui évolue, or, il s’avère que l’islam puisqu’il est posé, d’emblée, comme « incréé » ne peut, par définition, évoluer selon la vision en fin de compte très occidentale d’Olivier Roy en ce sens que c’est en Occident que cette définition non plus révélée mais élaborée (ouvrée) de l’évolution a été posée et s’est élevée au rang d’universel du point de vue morphologique au sens d’un point de passage nécessaire si l’on se « veut soi même » cet être libre qui créé les noms (Gen, II, 19) et ne fait pas que les réciter.

L’islam est-il dans cette problématique là ? Pas sûr. Sauf l’islam de salon bien au chaud en Occident et prétendant, du haut d’une lecture « non essentialiste » donc, que l’islam de l’État islamique ne serait pas islamique alors que toute l’histoire de l’islam, absolument toute, dit le contraire, même s’il ne s’agit pas de réduire cette lecture à sa violence puisqu’elle peut fort bien battre monnaie, inventer des tactiques et des stratégies militaires, gérer un territoire aussi grand que celui de la Grande Bretagne, voire inventer des engins de mort, utiliser la chimie et l’informatique de façon savante et pragmatique, tout cela n’a décidément rien à voir avec une volonté de domination coextensive à l’islam au sens intrinsèque de « direction » (définition du mot Coran) puisque l’islam se veut total et embrasse donc tous les aspects du monde dès le début de la montée du soleil jusqu’à son coucher.

Que l’Islam, surtout dans ses composantes dernières actuelles influencées par le wahhabisme et le khomeynisme, se trouve d’emblée dans une impasse théorique fondamentale puisque étant incréé il ne peut se modifier sans se voir sans cesse fragilisé en interne, ne veut pas pour autant dire qu’il ne puisse pas contrecarrer cette « faille » par une réponse politique (au sens plein de politeia), celle du Califat, qui précisément pallie à cette contradiction de telle sorte que c’est au Calife de décider quelle sera l’interprétation nécessaire et suffisante en tant que « Commandeur des Croyants » et sa juridiction fera force de loi s’il arrive à le prouver sur le terrain en une espèce de « jugement de Dieu » et s’il existe suffisamment de docteurs patentés et d’allégeances diverses pour la légitimer au sein de la Sunna de la Sira et des hadiths.

Nous en sommes là. Tout le reste n’est que (mauvaise) littérature.

Par Lucien SA Oulahbib