26 juin 2017

Polémique sur la Colline oubliée de Mammeri

En guise de conclusion Mouloud Mammeri ou la colline emblématique 

Cet article nous fait revivre la polémique qui a accueilli La colline oubliée de Mouloud Mammeri à sa sortie en 1952 et nous donne à voir les rôles déterminants joués alors par des hommes qui exerceront après l’indépendance de l’Algérie, sous les régimes de Ben Bella ou de Boumédiène, des fonctions majeures dans le champ culturel : Amar Ouzegane, Mohamed-Chérif Sahli et Mostefa Lacheraf mais aussi Ahmed Taleb-Ibrahimi fondateur du Jeune Musulman en 1952. C’est dans cette revue des « oulamas » dont la ligne éditoriale combattait ouvertement la berbérité de l’Afrique du Nord qu’avait été orchestrée la campagne contre le livre.

Ce travail montre en quoi la critique de La Colline oubliée est fondatrice de la critique littéraire algérienne. Rétrospectivement, l’on peut aussi mesurer le poids des auteurs des critiques analysées ici à l’aune de leurs responsabilités postérieures : cinq d’entre eux sont devenus ministres : quatre en Algérie (Lacheraf, Mahroug, Ouzegane et Taleb-Ibrahimi) et le cinquième en Égypte (Taha Hussein). [1] Quant à Mohamed-Chérif Sahli, il finit sa carrière ambassadeur de l’Algérie dirigée par Boumédiène.

En retraçant la genèse de la cabale lancée contre le roman, en analysant les articles resitués dans la ligne éditoriale de la revue Le Jeune Musulman où ils ont été publiés, en étudiant les parcours politiques de leurs auteurs, en replaçant la campagne dans son contexte historique, les différents éléments du débat acquièrent une cohérence qui s’impose comme une évidence. La prise en compte de la critique de Taha Hussein, plus objective, nous a permis d’extraire le roman du face à face opposant les textes du Jeune Musulman à ceux de La Dépêche Quotidienne dans lequel les critiques du PPA-MTLD ont cherché à enfermer l’œuvre.

Nous avons pu voir également la persistance après l’indépendance de l’orientation de la campagne de 1952-1953 à travers un exemple éloquent : la critique de Mouloud Feraoun par Christiane Chaulet-Achour, principale disciple de Mostefa Lacheraf. Comme La Colline oubliée, l’œuvre de Feraoun s’est vue frappée d’illégitimité et tout caractère national lui a été dénié en raison de son ancrage kabyle. L’indépendance acquise n’a pas mis fin à un ostracisme qui avait pourtant été justifié sous l’occupation française par les seules nécessités de la lutte contre les manœuvres de division colonialistes. Se parant parfois d’arguments nouveaux qui se réfèrent à d’autres idéologies, le marxisme ou le baathisme, le fond de la démarche est resté le même et la cible identique. Ainsi en est-il des attaques ayant visé de nouveau Mammeri après l’indépendance ou bien Feraoun et même Kateb longtemps hissé au rang d’icône de la nation par ceux-là mêmes qui l’ont vilipendé le jour où il a revendiqué haut et fort son amazighité et rejeté l’arabo-islamisme.

Comme l’illustre l’histoire de la critique de La Colline oubliée et ses prolongements post-coloniaux, la question identitaire n’a pas été réglée par l’élite du mouvement national et l’historien Mohamed Harbi considère que la crise de 1949 a annihilé « les espoirs de voir se développer un nationalisme radical indépendamment de la foi religieuse ». [2] Revenir sur ces questions aujourd’hui n’est pas inutile dans un pays qui cherche encore ses repères 50 ans après son indépendance, un pays qui se trouve plongé dans une crise où la question culturelle et identitaire est loin d’être mineure. Mouloud Mammeri fait partie des rares intellectuels à avoir inscrit son action – souvent solitaire – dans un esprit d’ouverture pour réconcilier l’Algérie avec son histoire et sa culture. Son œuvre littéraire et anthropologique mais aussi ses dialogues avec Abdallah Mazouni, spécialiste de littérature d’expression arabe dialectale, et le sociologue Pierre Bourdieu en portent témoignage. Mais, comme le fait remarquer Fanny Colonna dans son étude, [3] l’échange n’a pas pu avoir lieu avec Lacheraf qui s’est enfermé dans sa tour d’ivoire d’où il a préféré exercer parfois les fonctions de censeur.

Hend Sadi

Notes

[1Nous verrons plus loin une cinquième critique, favorable au livre celle-là, de Smaïn Mahroug (signée Pierre Mahroug) qui lui aussi a exercé les fonctions de ministre des Finances en Algérie sous la présidence de Boumédiène

[2Harbi, Mohamed : FLN, mirage et réalité, Jeune Afrique, 1980 (p.66)

[3Colonna, Fanny : “The nation’s ‘unknowing other’ : three intellectuals and the culture(s) of being Algerian, or the impossibility of subaltern studies in Algeria” in The Journal of North African Studies Volume 8, Issue 1, 2003, Special Issue : Nation, Society and Culture in North Africa

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