23 avril 2017

Polybe ou La Grèce conquise par les Romains

Tous les textes que nous mettons dans cette rubrique appellent à la réflexion. Nous espérons vous faire connaître des textes qui ne sont pas forcément enseignés dans les écoles algériennes et qui vous feront réfléchir sur la condition actuelle des Kabyles.

Polybe est le dernier écrivain de la Grèce libre, et l’historien de la conquête. Son livre n’est pourtant inspiré ni par le regret de l’indépendance, ni par la haine des vainqueurs. Il raconte sans indignation et sans douleur la longue histoire de l’asservissement de son pays. Ce n’est pas chez lui de l’indifférence ; ce n’est pas non plus l’impartialité de l’historien ; il est franchement du parti des vainqueurs ; on sent qu’il est heureux de voir la Grèce obéir.

Qu’il aime sa patrie, on n’en peut pas douter ; l’honnêteté et l’élévation de son caractère le mettent à l’abri du soupçon de trahison. Ne le confondons pas avec les Diophane et les Callicrate dont il flétrit si énergiquement la conduite. Il servit son pays, même à Rome, et aux côtés de Scipion Émilien. Il osa disputer aux rancunes des vainqueurs la mémoire et les statues de Philopémen. Après la prise de Corinthe, il refusa de s’enrichir de la ruine de ses compatriotes. Qu’il agisse ou qu’il écrive, nous le voyons toujours désireux du bonheur de sa nation, inquiet de son avenir ou honteux de ses fautes. Il peut n’avoir pas une grande estime pour elle ; il a du moins une affection sincère. Son livre respire l’amour de la Grèce en même temps que l’admiration de Rome.

Comment donc se fait-il qu’il n’ait aucun accent de regret pour la liberté qui périt ? Qu’un citoyen honnête et dévoué à son pays puisse se réjouir du succès de l’ennemi public, que cette préférence ne soit pas de la trahison, mais presque du patriotisme, c’est là un fait digne de quelque attention. Et si l’étude approfondie de cette époque nous montre que cet homme n’est pas différent de ses concitoyens, et que ses sentiments sont ceux d’une grande partie de sa nation, on peut espérer de trouver là une explication de la conquête de la Grèce.

Les légions n’ont pas tout fait, la politique du Sénat romain n’a pas tout préparé. Les Grecs sont bien pour quelque chose dans l’œuvre de leur asservissement ; et il paraît même que leurs sentiments et leurs dispositions morales y ont plus contribué que la force et l’adresse de leurs vainqueurs. On essaiera de montrer ici par le livre de Polybe et par Polybe lui-même comment le cœur d’un Grec était tout disposé à se laisser conquérir, et comment Rome faisait ses conquêtes.

Ce qui dans la fortune de Rome doit être attribué aux vertus et à la sagesse des Romains a été souvent expliqué. On se propose de marquer ici la part que les vaincus ont prise à l’élévation de cette merveilleuse fortune, et comment ils y ont eux-mêmes travaillé.

Un historien romain, quelque peu déclamateur à la vérité, a dit de la Grèce qu’y pénétrer ce fut s’en rendre maître, introisse victoria fuit. Il ne faut pas entendre par là que la Grèce, sans force et sans énergie, fût une proie facile pour le premier conquérant venu. Tite-Live nous laisse voir que les Romains n’ont entrepris qu’avec crainte les guerres contre Philippe, contre Antiochus et contre Persée ; la Grèce n’était donc pas sans vigueur. Elle était plus riche que l’Italie ; elle ne manquait pas encore de bras ; Polybe dit que la ligue achéenne à elle seule pouvait armer trente ou quarante mille combattants ; elle avait encore la cavalerie étolienne, la phalange macédonienne, les flottes de Rhodes. Elle avait pour elle les dispositions si favorables de son sol, et ses montagnes qui arrêtaient l’ennemi. Elle avait enfin le respect qu’elle inspirait, et le souvenir de son ancienne gloire, qui, s’il ne servait à l’animer, pouvait au moins rendre ses adversaires moins hardis. Cette race grecque, chez qui l’esprit militaire n’était pas éteint, était encore capable de se mesurer avec Rome. Mais ce qu’elle pouvait faire, peut-être ne le voulut-elle pas.

N. Fustel de Coulanges 1858