22 juin 2017

Pourquoi le sage se fait des amis

Épicure a-t-il raison de blâmer, dans une de ses lettres, ceux qui disent que le sage se suffit à lui-même et partant n’a pas besoin d’amis ? voilà ce que tu veux savoir. Épicure s’attaquait à Stilpon et à ceux qui voient le bien suprême dans une âme qui ne souffre de rien. L’ambiguïté est inévitable, si nous voulons rendre apathie par un seul mot précis et mettre impatientiam : car on pourra comprendre le contraire de ce que nous donnons à entendre. Nous voulons désigner l’homme qui repousse tout sentiment du mal, et on l’entendrait de celui pour qui tout mal est insupportable : vois donc s’il n’est pas mieux de dire une âme invulnérable, ou une âme placée en dehors de toute souffrance. Voici en quoi nous différons des Mégariques : notre sage est invincible à toutes les disgrâces, mais il n’y est pas insensible ; le leur ne les sent même pas. Le point commun entre eux et nous, c’est que le sage se suffit : toutefois il désire en outre les douceurs de l’amitié, du voisinage, du même toit, bien qu’il trouve en soi assez de ressources. Il se suffit si bien à lui-même, que souvent une partie de lui-même lui suffit, s’il perd une main par la maladie ou sous le fer de l’ennemi. Qu’un accident le prive d’un oeil, il est satisfait de ce qui lui reste : mutilez, retranchez ses membres, il demeurera aussi serein que quand il les avait intacts. Les choses qui lui manquent, il ne les regrette pas ; mais il préfère n’en pas être privé. Si le sage se suffit, ce n’est pas qu’il ne veuille point d’ami ; c’est qu’il peut s’en passer ; et quand je dis qu’il le peut, j’entends qu’il en souffre patiemment la perte. Il ne sera jamais sans un ami ; il est maître de le remplacer sitôt qu’il le veut. Comme Phidias, s’il perd une statue, en aura bientôt fait une autre ; ainsi le sage, ce grand artiste en amitié, trouve à remplir la place vacante. Comment, dis-tu, peut-il faire si vite un ami ? Je te le dirai si tu veux bien que dès à présent je te paye ma dette, et que pour cette lettre nous soyons quittes. Hécaton a dit : « Voici une recette pour se faire aimer sans drogues, ni herbe, ni paroles magiques de sorcière. Aimez, on vous aimera. » Ce qu’il y a de différence pour l’agriculteur entre moissonner et semer existe entre tel qui s’est fait un ami et tel qui s’en fait un. Le philosophe Attale disait souvent : « Il est plus doux de faire que d’avoir un ami, comme l’artiste jouit plus à peindre son tableau qu’à l’avoir peint. » Occupé qu’il est à son oeuvre avec tant de sollicitude, que d’attraits pour lui dans cette occupation même ! L’enchantement n’est plus si vif quand, l’oeuvre finie, sa main a quitté la toile ; alors il jouit du fruit de son art : il jouissait de l’art même lorsqu’il tenait le pinceau. Dans nos enfants l’adolescence porte plus de fruits ; mais leurs premiers ans charment davantage.

Revenons à notre propos. Le sage, bien qu’il se suffise, n’en désire pas moins un ami, ne fût-ce que pour exercer l’amitié, pour qu’une si belle vertu ne reste pas sans culture, et non, comme Épicure le dit dans sa lettre, pour avoir qui veille à son lit de douleur, qui le secoure dans les fers ou dans le besoin, mais un homme qui malade soit assisté par lui, et qui enveloppé d’ennemis soit sauvé par lui de leurs fers. Ne voir que soi, n’embrasser l’amitié que pour soi, méchant calcul : elle finira comme elle a commencé. On a voulu s’assurer d’un auxiliaire contré la captivité ; mais au premier bruit de chaînes plus d’ami. Ce sont amitiés du moment, comme dit le peuple. Choisi dans votre intérêt, je vous plais, tant que je vous sers. De là cette foule d’amis autour des fortunes florissantes ; abattues, quelle solitude ! les amis fuient les lieux d’épreuve. De là tant de ces déloyaux exemples, de ces lâchetés qui vous abandonnent, de ces lâchetés qui vous trahissent. Il faut bien que le début et le dénouement se répondent. Qui s’est fait ami par intérêt sera séduit par quelque avantage contraire à cette amitié, si, en elle, une autre chose qu’elle l’attirait. Retour ligne automatique
Pourquoi est-ce que je prends un ami ? afin d’avoir pour qui mourir, d’avoir qui suivre en exil, de qui sauver les jours, s’il le faut, aux dépens des miens. Cette autre union que tu me dépeins est un trafic, ce n’est pas l’amitié : un profit l’appelle, il y va ; le gain à faire, voilà son but. Nul doute qu’il y ait quelque ressemblance entre cette vertu et l’affection des amants : l’amour peut se définir la folie de l’amitié. Eh bien ! éprouve-t-on jamais cette folie dans un but de lucre, par ambition, par vanité ? C’est par son propre feu que l’amour, insoucieux de tout le reste, embrase les âmes pour la beauté physique, non sans espoir d’une mutuelle tendresse. Eh quoi ! un principe plus noble produirait-il une affection honteuse ? « Il ne s’agit pas ici, dis-tu, de savoir si l’amitié est à rechercher pour elle-même ou dans quelque autre vue ; si c’est pour elle-même, celui-là peut s’approcher d’elle qui trouve son contentement en soi. » Et de quelle manière s’en approche-t-il ? comme de la plus belle des vertus, sans que le lucre le séduise, ou que les vicissitudes de fortune l’épouvantent. On dégrade cette majestueuse amitié quand on ne veut d’elle que ses bonnes chances. Cette maxime : le sage se suffit, est mésinterprétée, cher Lucilius, par la plupart des hommes : ils repoussent de partout le sage et l’emprisonnent dans son unique individu. Or il faut bien pénétrer le sens et la portée de ce que cette maxime promet. Le sage se suffit quant au bonheur de la vie, mais non quant à la vie elle-même. Celle-ci a de nombreux besoins : il ne faut pour le bonheur qu’un esprit sain, élevé et contempteur de la Fortune. Je veux te faire part encore d’une distinction de Chrysippe : « Le sage, dit-il, ne manque de rien, et pourtant beaucoup de choses lui sont nécessaires : rien au contraire n’est nécessaire à l’insensé, qui ne sait faire emploi de rien, et tout lui manque. » Le sage a besoin de mains, d’yeux, de mille choses d’un usage journalier et indispensable, mais rien ne lui fait faute ; autrement il serait esclave de la nécessité : or il n’y a pas de nécessité pour le sage. Voilà comment, bien qu’il se suffise, il faut au sage des amis. Il les souhaite les plus nombreux possible, mais ce n’est pas pour vivre heureusement : il sera heureux même sans amis. Le vrai bonheur ne cherche pas à l’extérieur ses éléments : c’est en nous que nous le cultivons ; c’est de lui-même qu’il sort tout entier. On tombe à la merci de la Fortune, dès qu’on cherche au dehors quelque part de soi. « Quelle sera cependant l’existence du sage sans amis, abandonné, plongé dans les cachots, ou laissé seul chez un peuple barbare, ou retenu sur les mers par une longue traversée, ou exposé sur une plage déserte ? » Il sera comme Jupiter qui, dans la dissolution du monde où se confondent en un seul chaos les dieux et la nature un moment expirante, se recueille absorbé dans ses propres pensées. Ainsi fait en quelque façon le sage : il se replie en soi, il se tient compagnie. Tant qu’il lui est permis de régler son sort à sa guise, il se suffit, et néanmoins prend femme ; il se suffit, et devient père, et il ne vivrait pas, s’il lui fallait vivre seul. Ce qui le porte à l’amitié, ce n’est nullement l’intérêt ; c’est un entraînement de la nature, laquelle ainsi qu’à d’autres choses a attaché un charme à l’amitié. La solitude nous est aussi odieuse que la société de nos semblables nous est attrayante ; et comme la nature rapproche l’homme de l’homme, de même encore un instinct pressant l’invite à se chercher des amis. Mais si attaché qu’il soit à ceux qu’il s’est faits, bien qu’il les mette sur la même ligne, souvent plus haut que lui, le sage n’en restreindra pas moins sa félicité dans son coeur et dira ce qu’a dit Stilpon qu’Épicure malmène dans une de ses lettres. Stilpon, à la prise de sa ville natale, avait perdu ses enfants, perdu sa femme, et de l’embrasement général il s’échappait seul et heureux pourtant, quand Démétrius, que nombre de villes détruites avaient fait surnommer Poliorcète, lui demanda s’il n’avait rien perdu ? « Tous mes biens, répondit-il, sont avec moi. » Voilà l’homme fort, voilà le héros ! Il a vaincu la victoire même de son ennemi : « Je n’ai rien perdu, » lui dit-il, et il le réduit à douter de sa conquête. « Tous mes biens sont avec moi, » justice fermeté, prudence et ce principe même qui ne compte comme bien rien de ce que peuvent ravir les hommes. On admire certains animaux qui passent impunément au travers des feux ; combien est plus admirable l’homme qui du milieu des glaives, des écroulements, des incendies, s’échappe sans blessure et sans perte ! Tu vois qu’il en coûte moins de vaincre, toute une nation qu’un seul homme. Ce mot de Stilpon est celui du stoïcien : lui aussi emporte ses richesses intactes à travers les villes embrasées ; car il se suffit à lui-même, il borne là sa félicité.

Ne crois pas qu’il n’y ait que nous qui ayons à la bouche de fières paroles ; ce même censeur de Stilpon, Épicure a fait entendre un mot semblable que tu peux prendre comme cadeau, bien que ce jour-ci soit soldé. « Celui qui ne se trouve pas amplement riche, fût-il maître du monde, est toujours malheureux. » Ou, si la chose te semble mieux énoncée d’une autre manière, car il faut s’asservir moins aux paroles qu’au sens : « Celui-là est misérable qui ne se juge pas très heureux, commandât-il à l’univers. » Vérité vulgaire, comme tu vas le voir, dictée qu’elle est par la nature ; tu trouveras dans un poète comique : N’est pas heureux qui ne pense point l’être.

Qu’importe en effet quelle situation est la tienne, si elle te semble mauvaise ? « Quoi ! vas-tu m’objecter, ce riche engraissé d’infamie, qui a tant d’esclaves, mais bien plus de maîtres, pour être heureux n’a-t-il qu’à se proclamer tel ? » Je réponds qu’il s’agit non de ses dires, mais de son sentiment, non de son sentiment d’un jour, mais de celui de tous les instants. N’ayons peur qu’un aussi rare trésor que le bonheur tombe aux mains d’un indigne. Hormis le sage, nul n’est content de ce qu’il est : toute déraison est travaillée du dégoût d’elle-même.

Sénèque Lettres à Lucilius, Lettre IX

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