22 juin 2017

Printemps kabyle 1980, printemps Noir 2001

59 ans de révoltes et après ?

Au même titre que le 1er novembre 1954, le 20 avril 1980 n’a été ni un coup de tonnerre dans un ciel serein, ni un complot fomenté par l’étranger bien que les pouvoirs en place aient employé ces expressions à 50 ans d’intervalle. Le point commun aux deux événements a été l’aveuglement des gouvernants face à une légitime revendication de liberté dans le premier cas et d’identité berbère dans le second.

L’origine de la révolte du 20 avril 1980 remonte au printemps 1949. Le Comité fédéral de France du MTLD (le parti indépendantiste) avait, sous l’impulsion de Rachid Ali Yahia, son président, affirmé, l’identité berbère de l’Algérie, s’opposant ainsi à la ligne officielle du parti qui la considérait comme arabe. Le mouvement berbériste était né. En Kabylie même, il comportait des éléments actifs : Bennaï Ouali, Amar Ould Hamouda, Saïd Oubouzar, Ferhat Ali, etc.

Messali réagit en les faisant exclure du parti.
La lutte pour l’indépendance mit la revendication berbère en veilleuse au motif de la nécessité de l’union pour venir à bout du régime colonial.

Dès juillet 1962, l’éphémère, Benbella, alors président de la république algérienne cria son fameux « Nous sommes des Arabes, nous sommes des arabes, nous sommes des arabes. » La lutte armée du FFS contre le pouvoir personnel de Benbella provoqua une répression sanglante en Kabylie, la seule région à avoir pris les armes. L’arrestation de Hocine Aït Ahmed, le chef du FFS, conduisit à la défaite de ce parti qui se reconstitua en France et en Suisse.

Boumediene qui avait renversé Benbella par un coup d’Etat voulut arabiser l’Algérie en imposant l’arabisation de l’enseignement, avec la volonté de faire disparaître tous les parlers berbères. Ce dictateur avait cru réaliser l’unité et la cohésion de l’Algérie en faisant disparaître la langue kabyle. Il ne tolérait que les collaborateurs, ceux qu’on qualifie de « Kabyles de service ». Il y en eût et il y en a malheureusement encore.

Le règne de Boumediene fut marqué par la répression de la kabylité (interdiction à Taous Amrouche de chanter en kabyle au festival panafricain de 1969, arrestation de jeunes vêtus de tee-shirts arborant des caractères tifina (alphabet berbère).

Pendant ce temps, des Kabyles s’organisaient à Paris : Académie berbère en 1967, Agraw Imazighene en 1969, Groupe d’études berbères à l’université de Vincennes en 1972. Des militants du FFS poursuivaient, surtout en France, une lutte à la fois politique, pour la démocratie en Algérie, et culturelle pour la défense de la langue berbère.

En Kabylie, la revendication de l’identité kabyle commença par s’affirmer au sein de la jeunesse sous l’impulsion de la nouvelle génération de chanteurs. De son côté, l’écrivain Mouloud Mammeri qui animait une chaire de culture berbère à l’université d’Alger se livrait à des recherches sur la langue berbère.

En mars 1980, un groupe d’étudiants de l’université de Tizi Ouzou l’invita à donner une conférence sur la poésie kabyle ancienne. Le préfet de Tizi Ouzou fit interdire la conférence et cela mit le feu au brasier qui couvait depuis des années et n’attendait qu’un signal. Ce furent les émeutes d’Avril 1980 suivies d’une répression sauvage dans les locaux même de l’université de Tizi Ouzou (pas de morts heureusement mais plus de 400 blessés.)

La population des montagnes prit fait en cause pour les étudiants révoltés et descendit en masse à Tizi Ouzou pour les soutenir. Un bain de sang fut évité de justesse.

Les revendications des émeutiers d’avril 1980 avaient avant tout un caractère culturel. A l’époque, une espèce de pudeur mal placée interdisait de prononcer le mot « Kabyle ». On préféra parler de « printemps berbère » bien que la Kabylie fût le seul théâtre de revendication et on réclama la promotion des parlers populaires car on n’osait pas dénoncer l’arabisation. S’y ajouta la revendication de la démocratie au plan politique, sans remettre en cause les options islamiques et socialistes du régime.

Avril 1980 vit la naissance du mouvement culturel berbère [1]. Le 20 avril revêtit en Kabylie un caractère de fête nationale. Malheureusement, le démon de la division ne tarda à exercer ses effets corrupteurs. En 1989, des animateurs du MCB décidèrent de créer un parti politique, le RCD. Ils avaient proclamé « le MCB est mort, vive le RCD ! »

Peu après les deux partis kabyles – FFS et RCD – s’efforcèrent de s’annexer le MCB. [2]
Chaque tendance voulut commémorer le 20 avril à son profit. Des responsables faillirent en venir aux mains sous l’oeil amusé des responsables du pouvoir algérien.

Néanmoins, la lutte pour la reconnaissance de la langue berbère comme nationale et officielle se poursuivait. Elle fut marquée en 1994 par la grève dite du cartable qui dura une année scolaire et aboutit à la création d’un Haut Commissariat à l’Amazighité.

La dernière décennie du 20e siècle fut marquée par la sanglante révolte des islamistes dans le but d’imposer la charia en Algérie. On parle de 200.000 morts, sans compter les blessés et la destruction de biens publics.

Vingt années après avril 1980, la situation économique et sociale des Algériens a continué à se dégrader. Aux pénuries du règne de Boumediene, à la misère de masse du temps de Chadli [3] ont succédé la pseudo démocratie et une fausse économie de marché. Chômage, crise du logement, pollution de l’environnement, injustices, contraintes bureaucratiques sont allés de pair avec la naissance d’immense fortunes bâties sur l’affairisme et la corruption.

La différence est qu’en Kabylie des gendarmes se conduisaient comme en pays conquis et utilisaient des propos racistes. C’est ainsi qu’en remettant Matoub, blessé, aux infirmiers de l’hôpital de Michelet, l’un des pandores leur a dit « Prenez votre chien  ! [4] ».

Les gendarmes commettaient toutes sortes d’abus. L’indignation s’est accumulée. A l’occasion de l’assassinat du lycéen Massinissa Guermah dans les locaux de la brigade de gendarmerie d’Aït Douala, la révolte a éclaté un peu partout en Kabylie. La poitrine nue, les jeunes ont défié les gendarmes. Ces derniers ont tiré à balles réelles, faisant plus de cent morts et des milliers de blessés. Ce fut le printemps Noir d’avril 2001.

La répression poussa des milliers de gens dans la rue à Tizi Ouzou. En juin 2001, le déferlement de millions de Kabyles sur Alger ébranla la capitale. Il s’agissait de remettre au président de la République le texte de la « Plateforme d’El Kseur ». Les archs avaient pris l’affaire en main. Démocratie à la base. Un immense espoir était né. La violence a cessé mais ensuite le pouvoir a rusé. Les auteurs de la « Plateforme » l’ont confondue avec celles du 1er novembre et celle du Congrès de la Soummam. Les deux premières avaient des chances d’aboutir parce qu’elles traduisaient la volonté de la majorité des Algériens. Celle d’El Kseur prétendait sortir de la crise l’ensemble des Algériens alors qu’elle n’était soutenue que par les Kabyles. Les Archs se sont divisés entre dialoguistes et intransigeants. Ils ont fini par perdre toute audience.

Et maintenant ? Le terrorisme musulman vient de nouveau de frapper très fort au cœur de la capitale. La Kabylie est livrée au kidnapping, aux attaques à main armée. Des élections truquées ont eu lieu en Algérie le 9 avril. Que nous reste-t-il, à nous Kabyles ? Continuer à défendre becs et ongles notre identité. Non contre toute autre mais pour elle-même. Refuser d’être traités de « Maghrébins » ou d’Arabes. Si nous devons à tout prix être inclus dans un ensemble, nous sommes des Nord Africains. Refusons d’être définis par une étiquette religieuse quelle qu’elle soit. Nous sommes pour la liberté de conscience. Refusons ces appellations surannées de « Beur » (le beur rancit) et de « Beurettes » (si mal beurrées.) Ceux d’entre nous qui ont une carte d’identité française ne doivent pas avoir honte de l’assumer. S’ils en rougissent qu’ils la rendent, c’est une question de dignité. Les autres doivent se revendiquer pour ce qu’ils sont : Kabyles de Kabylie ou d’ailleurs. Nous qui avons choisi de vivre en France, nous devons nous distinguer par notre bonne éducation, notre réussite sociale et professionnelle, notre adhésion aux valeurs de liberté et de laïcité de ce pays et à celles de la société kabyle (travail, discipline, intégrité, droiture, respect d’autrui, fidélité à la parole donnée…) Et contentons-nous, enfin, de lutter pour nous-mêmes, pour l’autonomie de notre région d’origine.

Cessons d’exiger que la langue berbère soit reconnue comme seconde langue nationale dans l’ensemble de l’Algérie. Le pouvoir ne le veut pas, les arabophones la refusent.

A l’image de l’Angleterre où certaines langues ne sont officielles que dans leur région (Ecosse, Pays de Galles …) exigeons que la langue kabyle devienne officielle en Kabylie.

Unissons nos efforts pour l’autonomie de la Kabylie, dès lors que vouloir lutter pour la démocratie en Algérie est un leurre. Et pour ne plus avoir à revivre de 20 avril et de printemps noirs sanglants.

Article de feu Hocine Benhamza, mis à jour, qui est malheureusement toujours d’actualité.

Notes

[1MCB, Mouvement pour la Culture Berbère

[2Commissions nationales et coordination nationale.

[3Rougi par le sang des 500 morts d’octobre 1988

[4El kelb en’taêkum.

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