Promenade autour d’Alger

J’ai promis à madame F… de l’accompagner au train d’Oran, qu’elle doit prendre ce matin. A cinq heures et demie je frappe à sa porte, et nous nous dirigeons vers la gare. En descendant la rampe du boulevard de la République, nous revoyons au petit jour – le beau panorama de la rade d’Alger, que nous avons tant admiré hier en pleine lumière; au premier plan, le port, rempli de navires de commerce, au milieu desquels on remarque quelques grands paquebots; au fond, la rade, qui s’étend aussi loin que porte le regard ; à droite, les riants coteaux de Mustapha ; à gauche, le curieux quartier de l’Amirauté, avec les restes de l’antique Penon, et son phare élancé, dont la blanche silhouette se profile gracieusement dans le ciel; tout cela noyé dans la lumière grise du matin. Du côté de l’Orient, une légère teinte rougeâtre présage le spectacle splendide auquel je vais assister.

Après avoir pris congé de madame F…, je remonte sur la place du Gouvernement. Par un étrange effet de lumière, la surface du port a pris une teinte plus claire, tandis qu’au loin la rade reste d’un noir d’encre. Tout à coup, vers l’extrémité du cap Matifou, le soleil apparaît. Son disque flamboyant, émergeant avec lenteur des brumes de l’horizon, monte radieux dans le ciel. Ses premiers rayons viennent frapper, comme des flèches d’or, la calme surface du bassin ; on dirait des ricochets de lumière glissant sur cette nappe unie comme une glace, et s’avançant de minute en minute. Bientôt ils atteignent la hauteur de la place. Ce ne sont déjà plus des rayons isolés, c’est un effluve lumineux qui éclaire la blanche mosquée de la Pêcherie, les arceaux de la place, et escalade l’un après l’autre les gradins du quartier arabe jusqu’au sommet de la Kasba. De moment en moment, la lumière augmente d’intensité; elle inonde enfin de ses flots la ville entière. C’est le bouquet de ce superbe feu d’artifice que la nature offre chaque matin aux habitants d’Alger, et dont profitent seuls quelques Arabes impassibles et quelques rares promeneurs.

Ernest Fallot, Alger, 4 mars 1884.

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