22 juin 2017

Promenade dans la Mitidja

Boufarik et ses environs au XIXe siècle

nous traversons la magnifique plaine de la Mitidja, et nous admirons ses splendides cultures, qui n’ont rien à envier aux campagnes de France. De chaque côté de la route, les prairies, les blés, les vignes s’étendent à perte de vue, jusqu’à la limite de l’horizon. Je me rappelle alors avoir lu dans tous les historiens de la conquête que, lorsqu’une colonne française sortit d’Alger pour la première fois, poussant une reconnaissance jusqu’à Blida, elle parcourut une plaine aride et desséchée, brûlée par le soleil, coupée de marécages aux eaux stagnantes, où l’on n’apercevait que de loin en loin quelque maigre bouquet d’arbres, et je rends hommage au génie colonisateur de la France. Qui reconnaîtrait dans la riante, fertile et salubre Mitidja d’aujourd’hui le pays désert et malsain de 1830 ? Deux cent mille hectares assainis et mis en culture ; des villes telles que Blida et Boufarik sorties de terre ; des villages tels que la Maison-Carrée, Baba-Ali, Douera, Koléa, Rovigo, l’Arba, Rouiba, l’Alma, etc., en pleine voie de prospérité ; tel est le résultat d’un demi-siècle de labeur.

Dur labeur que celui des premiers colons de la Mitidja! Quand on songe aux difficultés accumulées contre lesquelles ils ont eu à lutter, on se demande où ils avaient puisé des caractères assez fortement trempés pour vaincre à la fois les institutions, les hommes, la nature elle-même. Labourer entre deux alertes le champ trop étroit des concessions primitives, dans l’espoir d’en recueillir à peine de quoi ne pas mourir de faim ; avoir à se défendre et à défendre sa famille contre un ennemi féroce, toujours prêt à paraître à l’improviste pour incendier les récoltes et assassiner les colons ; se débattre sans cesse sous l’étreinte impitoyable de la fièvre qui mine les corps les plus robustes et brise les énergies les plus solides ; voilà ce qu’était la vie aux temps héroïques de la colonisation algérienne.

Aujourd’hui, cette première période a pris fin, et les successeurs des défricheurs du début récoltent en paix les fruits de ces sanglantes semailles. Les indigènes sont soumis, et la terre est domptée. Les héros du travail ont vaincu, non sans laisser plus d’un cadavre sur la brèche.

Boufarik, dont les maisons apparaissent au loin devant nous, dans un massif de verdure, à l’extrémité de la longue route boueuse, est le monument qu’ils ont élevé de leurs propres mains, pour enseigner aux générations futures la puissance de la volonté humaine.

Cette petite ville aux rues droites et aux maisons disséminées, aux boulevards plantés de vigoureux platanes, ne ressemble aucunement à Blida sa voisine. Ici, point de remparts qui emprisonnent et compriment ; Boufarik s’étend librement dans la plaine au gré de ses habitants. Elle ne sacrifie rien au luxe ; à voir seulement la simplicité des maisons, on sent que la lutte pour l’existence a été rude ici. C’est la ville du travail, où tout oisif semblerait un intrus. Blida, au contraire, héritière de la cité turque qu’elle a remplacée, a reçu dans ses murailles, à côté des colons et des négociants, des fonctionnaires retraités et d’anciens militaires, attirés par la douceur de son climat et le charme de ses paysages.

Personne ne se douterait à présent que l’on a choisi, pour l’emplacement de Boufarik, le centre d’un marais empesté que les Arabes eux-mêmes se hâtaient de fuir sitôt le marché terminé. Quelques anciens habitants s’en souviennent encore, et l’un d’eux me racontait ce matin qu’il y a vingt ans il chassait la bécasse dans les rues. Aujourd’hui, toute humidité a disparu sous les efforts de la culture et du drainage, et le gibier d’eau a émigré. La fièvre, si terrible au début, presque toujours mortelle pour les premiers colons, a disparu, elle aussi ; c’est à peine si, pendant les plus fortes chaleurs de l’été, on constate deux ou trois cas extrêmement bénins sur une population de neuf mille habitants[1].

[1] Recensement du 28 décembre 1881.

Ernest Fallot, Boufarik 10 mars 1884

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