Quel enseignement tirer de la marche du 12 février ?

Il est deux questions qui constituent, à mon sens, l’échine dorsale pour une meilleure compréhension de la dynamique qui tente de se mettre en place à travers la CNCD, et pour cause, les mêmes questionnements n’ont pas manqué de traverser l’esprit de beaucoup d’entre nous qui, pour une raison ou une autre, s’en détournent pour ne voir que ce qui est admis par le politiquement correcte. Tenter le diable, c’est-à-dire, oser les questions « sensibles », risque de se voir cataloguer « oiseau de malheur » !

La question islamiste :

Ali Benhadj exprimait son soutien à la marche le vendredi 11 février 2011, il se mêle à la foule au lieu du rassemblement, place du 1er mai, baptisée iniquement « place de la concorde » pour célébrer l’alliance régime/islamisme et accorder l’impunité aux sanguinaires islamistes, dont Ali Benhadj, coupables d’un authentique génocide perpétré contre les citoyens d’Algérie depuis le début des années 90 sous la responsabilité objective de l’Etat algérien dans toutes ses versions, hormis la parenthèse Boudiaf qui aura été une véritable amorce d’une sortie de crise courageuse et résolument moderniste, hélas étouffée dans l’œuf avant d’être avortée par le lâche assassinat du seul président digne que l’Algérie ait connu ; un assassinat politique qui n’a toujours pas dit « la Vérité »…

Des éléments islamistes du mouvement Ennahda ont été également signalés au rassemblement du 12 février initié par la CNCD.

Le silence assourdissant de la CNCD à ce propos est-il voulu, donc discuté et sciemment choisi notamment pour ne pas offrir une promo inespérée pour ses barbus qu’ont dit, à tort, sans ancrage dans la société et qui ne sont là que pour se faire rappeler à la société qui les aurait oublié et, accessoirement, susciter des réactions de rejet qui seront autant de coups de pub pour leur image ? Au vu des enjeux de l’heure et du souci premier de la CNCD ; à savoir celui de mobiliser avant tout les foules, cette explication pourrait être retenue pour expliquer ce semblant de tolérance vis-à-vis de la présence islamiste au Champs de manœuvre lors de la tentative de la marche du 12 février. Au-delà de ce souci, il est à parier que parmi les animateurs de la CNCD, il y aurait des personnes qui pourraient même être favorables à l’adhésion des mouvements islamistes à la CNCD et ce, en raison des sympathies qui ont déjà existé entre eux par le passé ; ce qui expliquerait aussi le silence de la CNCD et de certains de ces membres connus pour leur engagement pour la laïcité à l’image de Cherifa Kheddar de Djazaïrouna et du nouveau parti qui s’en revendique clairement, le parti pour la laïcité et la démocratie (PLD) et ce, dans une optique d’entretenir la cohésion encore fragile autour du smig politique actuel.

Les motivations objectives – quand bien même elles seraient sincères – à ce silence ne sont finalement pas aussi insaisissables que ça pour le commun des citoyens ; un silence qui s’affiche face à un islamisme qui ne s’encombre même pas de scrupules pour s’engouffrer, comme à l’accoutumée, dans la moindre brèche qui s’offre à lui pour ne pas être en reste d’une émeute ou d’une révolte, encore moins d’une révolution qui, à mon sens, reste une chimère présentement tant les conditions minimales à son avènement ne sont point réunies (Lire ma modeste reflexion « Marche du 12 février : Je marcherai pour le principe »(1)). Pourtant, notre histoire récente nous rappelle qu’à chaque fois que nous eûmes à adopter cette insidieuse attitude face à une idéologie réactionnaire comme l’intégrisme, ça s’est toujours répercuté négativement sur l’opinion qui y voit, soit une faiblesse – pour ne pas dire une lâcheté – face au pire, ou alors, une contradiction trop importante entre les professions de foi démocratique et égalitaire et une alliance contre nature qui ne dit pas son nom avec un courant qui dénie par sa quintessence même les valeurs démocratiques, l’égalité et la laïcité ; un terme que beaucoup évite de prononcer même parmi ceux qui en furent, au début des années 90, les plus ardents défenseurs !

Pire, et si, par l’effet abusif du « copier/coller » de ces soi-disant « révolutions » qualifiées pompeusement de « printemps arabe » (les non Arabes qui vivent dans cette aire géographique doivent-ils se positionner où se considérer non concernés ?), la CNCD viendrait à considérer la présence marginale des islamistes comme un effet de mode comme on le voit au Caire, à Amman, à Sanaa ou ailleurs ? La révolte tunisienne (2) que d’aucuns ont hâtivement qualifié de « révolution » pour le simple fait d’avoir pousser un despote à la porte, suggérant par la même que la suite qui sera réservée à cette chute serait superflue alors que rien n’est encore fait en Tunisie pour prétendre à une authentique révolution… Idem pour l’Egypte où la seule force politique structurée et organisée est le mouvement intégriste des Frères musulmans qui compte près de 5 millions d’adeptes, qui projette d’ores et déjà de se transformer en parti politique en vue des prochaines législatives et donc, qui a toutes les chances de se retrouver comme unique alternative au départ de Moubarak… Au Yemen, il n’est même pas question de démocratie et donc, inutile de s’y attarder puisque il est surtout question d’une vieille querelle entre la majorité chiite écrasée par la minorité sunnite au pouvoir. Or, tous ont dans leur inexpérience une circonstance atténuante hormis l’Algérien qui en a vu d’autres mais qui tend à oublier trop vite ses propres tragédies. La bien-pensance d’Alger m’accusera probablement de vouloir amplifier le risque islamiste comme on a pu l’entendre un peu partout sur les plateaux des chaines d’information occidentales depuis la première étincelle de Sidi Bouzid, il n’en reste pas moins qu’au-delà du tsunami FIS que déjà, à l’époque, il s’en est trouvé des politiques chevronnés qui voulaient convaincre les Algériens de la nature inoffensive de la machine à tuer mise en place par Ali Benhadj, Abassi et consorts sous le regard bienveillant de Chadli, Hamrouche & Co et, à ce propos, le « Fis est un parti comme les autres » de sinistre mémoire asséné par un Aït-Ahmed hautain, résonne encore dans nos mémoires qui refusent d’oublier Katia Bengana, Djaout, Medjoubi, Alloula, Mekbel… Ben Telha, Relizane, Igoujdal et le génocide qui s’est soldé par l’impunité totale accordée à des hordes entières d’assassins et à leurs sponsors au niveau du régime en place ; un déni de justice et de mémoire qui, hélas, ne fait plus partie des préoccupations des nos opposants de pacotilles. Serait-il de trop ou ringard que de demander à l’Europe de ne plus tolérer le nazisme ? Au-delà de cet aspect de la problématique, il s’agit d’envoyer un signal fort à des millions de citoyens qui ont, directement ou pas, souffert des affres de la violence islamiste et qui verront dans ces digues assumées une garantie que les leçons du passé sont parfaitement révisées et apprises et qu’à la dictature en place, il ne peut y avoir d’autre alternative que la démocratie, l’égalité et la laïcité.

De l’impact des Ntic :

Il n’est jamais vain de rappeler à satiété un fait marquant sur l’anachronisme qui frappe la démarche actuelle qui, une fois de plus, est un pur mimétisme quasi naïf d’un soulèvement qui s’est produit dans des ailleurs qui ne reposent ni sur les mêmes ressors politico-historiques, encore moins sur les mêmes données sociologiques et culturelles qu’on retrouve en Algérie. Il ne suffit de décréter « un monde arabe » pour y retrouver une même sève sociétale. Concernant la mise à contribution des nouvelles technologies de l’information (Internet) et des plus grands réseaux sociaux que sont Facebook et Twitter dans ce qui s’est passé surtout en Tunisie, il est utile de souligner un décalage effarant entre les deux situations. Ainsi, si la Tunisie reste le pays le plus connecté d’Afrique, ce qui constitue un véritable moyen de communication et d’interaction sociale, d’où le recours concluant à ces technologies lors des mobilisations mémorables qui ont précédé la chute de Ben Ali, il en est autrement en Algérie que beaucoup, sciemment ou pas, oublie qu’il s’agit là d’un pays à la traine en terme de taux de connexion à Internet ! Et pour cause, une infime partie de la minorité qui a accès à Internet exploite cet espace pour diffuser une idée, un combat, une illusion ou tout ça à la fois quand le reste, c’es-à-dire, la majorité, s’y adonne dans le cadre de leurs études, pour tenter de trouver une échappatoire qui les mènerait vers l’Eldorado européen ou tout simplement pour papoter. Dès lors, ce moyen est quasi impuissant dans le cas de l’Algérie à combler le déficit du drainage des foules par le moyen des NTIC, or, confinés dans leurs illusions, les animateurs de la CNCD se basent essentiellement sur ce côté-là pour tenter de convaincre le plus grand nombre de se joindre à son action de contestation. Il faut le crier haut et fort que sans le formidable travail d’information et le soutien de certains journaux privés, il y a fort à parier que lors du 12 février dernier, les animateurs de la CNCD auraient pu se retrouver seuls face à leurs plus proches partisans.

La dimension nationale du mouvement :

Comme en 1926 lors de la naissance du mouvement nationaliste algérien, en 1949 lors de la crise contre les berbéristes, en 1954 lors du déclenchement de la guerre de libération, en 1962 lorsque le despote actuel débarquait sous l’aile de son clan d’Oujda… en 2011 encore, par effet d’entrainement, il n’est pas bien vu de se distinguer « non Arabe » sous ce vent qu’on dit libérateur qui souffle sur un « monde arabe » qui dénie à des millions de non Arabes de contribuer à l’avènement de la démocratie en tant qu’eux-mêmes. Ainsi, au vu de la composante de la CNCD qui est principalement kabyle, le manque de mobilisation populaire ne trouverait-il pas une partie de l’explication dans cet état de fait sachant que les quelques bus des manifestants, bloqués par les barrages de police avant d’atteindre Alger, en provenance des autres régions d’Algérie, arrivaient essentiellement de Kabylie ; Oran surtout ayant décidé de marcher au niveau de son chef-lieu de département, quand à Annaba et Constantine, quelques échauffourées aux revendications purement sociales ont été enregistrées. Une fois de plus, il est vain de vouloir expliquer vaille que vaille, comme le fait Saïd Sadi, que le manque d’engouement populaire ne s’expliquerait que par les manœuvres du pouvoir qui sont bien réelles. L’argument exogène qui consiste à justifier systématiquement le manque d’engouement populaire pour les marches par les seules manœuvres du régime (Désinformation, suspension des lignes ferroviaires, blocage des bus et multiplication des barrages de contrôle à l’approche du lieu de regroupement des marcheurs…) n’est recevable qu’en partie et pour cause, à l’usure née des années terrorisme islamiste, des causes endogènes à la mouvance démocratique (structures ou éléments libres) expliquent également une partie de cette situation. Ainsi, par ses errements, ses multiples erreurs politiques, son incapacité à se remettre en cause et le calquage plus ou moins évident du fonctionnement du sérail a fini par produire de la méfiance et des déceptions qui se sont accumulées au fil des années. La dictature, étant dans son rôle, a profité pour diaboliser encore davantage la politique et les opposants. Les mêmes manœuvres ont été utilisées par Moubarak et Ben Ali, en vain.

Ainsi, sans les autres régions d’Algérie, si la CNCD pouvait drainer seulement 5% des habitants d’Alger (environs 112.000 personnes) aucun dispositif sécuritaire ne pourrait empêcher une marche à Alger. Or, force est de constater que la capitale n’a pas répondu à l’appel de la CNCD et que la majorité des manifestants étaient des Kabyles de Kabylie. Dès lors, ne serait-il pas opportun de se poser certaines questions classées instinctivement dans le registre des questions « taboues » afin de tenter de comprendre et pourquoi pas de suggérer d’autres voies autrement plus réalistes que cet entêtement à créer l’illusion d’une mobilisation nationale avec une composante « régionale » ? Ainsi, ne serait-il pas temps de responsabiliser chaque département (wilaya) dans cette tentative d’amorcer une dynamique citoyenne et politique en vue de briser la dictature en place de telle sorte que chaque département soit appelé à organiser ses propres marches à l’intérieur de son propre territoire. Cela permettra de jauger la portée réelle de l’initiative qui sera facile à rééditer autant de fois qu’il le faudra au niveau des départements et des régions qui auront marqué leur adhésion et, par voie de conséquence, inciter ceux qui, pour des raisons multiples, hésiteraient encore à s’engager dans ce mouvement. C’est en multipliant les foyers de la contestation que l’on parviendra à rallier à la cause les réticents et à ébranler un régime qui a concentré l’essentiel de sa puissance dans la capitale, sa nature jacobine oblige ! Autrement dit, si la CNCD continue à appeler les « Algériens » à venir marcher à Alger, elle ne sera entendue encore et encore que par les Kabyles… qui, de toutes les façons, s’en lasseront au bout du compte, or, pour maintenir la cadence, il faut cesser de trop demander à des citoyens qui ont déjà du mal à joindre les deux bouts en les sollicitant sans cesse à se déplacer très loin de leur région pour venir battre le pavé à Alger où les Algérois, pour l’instant, se montrent plus que réticents.

Allas DI TLELLI

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