Rêve d’athée

Un cauchemar vient chaque nuit tourmenter mon esprit et saigner mon cœur. Il commence en un doux rêve. Les journaux du monde entier relatent un phénomène étrange. Tous les croyants, toutes confessions confondues, ont déserté ma Kabylie natale sans que l’on sache pour quelle raison. Ils se sont établis, selon les différents reportages des médias dans les banlieues des métropoles européennes, américaines et asiatiques. Ils passent leur temps à judaïser, christianiser et islamiser le reste de l’humanité en jurant de ne plus remettre les pieds en Kabylie afin que sa population soit privée à jamais de la clé ouvrant le paradis : la religion. Pour que les générations futures de croyants n’oublient jamais leur serment de tenir à l’écart de Dieu, la terre du Djurdjura, ils ont démoli toutes les mosquées, synagogues, temples, églises et cathédrales. Pas une école coranique, talmudique ou catholique n’a survécu à leur zèle destructeur. Aux endroits jadis occupés par les maisons du « saigneur », la nature a repris ses droits. Des oliviers, des figuiers et des grenadiers ont surgi du sol pour remplacer avec leurs branches et de leurs cimes les mains qui se tendaient vers le ciel. Les douces musiques des oiseaux et les rires des enfants, progénitures de quelques téméraires ayant préféré braver l’enfer à l’exil vers les contrées bénies de la foi, ne sont plus interrompus par les hauts parleurs tonitruants appelant à la prière.

La vie s’écoule toute douce dans les villes et les villages de la Kabylie. La terre est redevenue fertile et donneuse. Le climat n’est plus aussi contrariant qu’avant, il serait même devenu, selon des dires que je soupçonne exagérés, conciliant, alternant pluie et soleil selon le souhait majoritaire de la population. Incroyable ! Le climat respecte les décisions démocratiques là où la souveraineté populaire était confisquée au profit de la souveraineté divine. Sans perdre de temps, je me suis rendu dans une agence de voyage pour rejoindre la terre de mes ancêtres enfin libérée des impostures et des imposteurs. Mon agent de voyage habituel me reçoit dans son bureau aux murs tapissés de posters incitant à effectuer des pèlerinages aux lieux saints de l’islam. Voyant mon étonnement, il me taquine en me demandant si j’avais enfin retrouvé le droit chemin. Je lui fais part de mon désir de regagner au plus vite la terre où j’ai planté mes parents. Il me regarde avec ce même regard déçu qu’il avait l’habitude de m’adresser quand la prémonition lui disait que sa caisse ne verrait pas mon argent.

– Tu plaisantes ou tu n’es pas au courant ?
– Au courant de quoi ?
– Les frontières de ta Kabylie sont fermées.
– Pourquoi ?
– D’après les ambassades et les consulats kabyles, il y a cinq milliards de Kabyles qui veulent déménager et retourner chez eux.
– Mais nous n’avons jamais été cinq milliards !
– Maintenant que ta Kabylie est attractive, si !
– Mais moi, je suis un authentique Kabyle, un Kabyle de souche, je peux le prouver.
– Prouver ta kabylité est facile, mais comment peux-tu prouver que tu es un athée pur et dur ?
– Je peux le jurer par tous les saints !
– Recalé !
– Je suis chargé par l’État kabyle de vérifier que seuls ses citoyens indemnes de tout virus religieux peuvent revenir. Les autres doivent passer par un long processus de décontamination. En ce qui te concerne, ton âge te condamne à mourir en exil. Mais console-toi en te disant que tu iras au paradis où t’attendent soixante-dix houris.

Je me réveille juste après avoir crié :

« je ne veux pas aller au paradis mais chez moi en Kabylie. Je préfère la moins belle et la moins intelligente des filles de chez moi à toutes les vierges paradisiaques. Je ne veux pas de ses fleuves de vin, de miel et de lait, je leur préfère les ruisseaux et les rivières de ma terre natale ».

N’est-ce pas que je suis malheureux ? A quand la fin du cauchemar ?

Le passager

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