22 juin 2017

Sur la considération qu’on doit aux gens de lettres

Ni en Angleterre ni en aucun pays du monde on ne trouve des établissements en faveur des beaux-arts comme en France. Il y a presque partout des universités ; mais c’est dans la France seule qu’on trouve ces utiles encouragements pour l’astronomie, pour toutes les parties des mathématiques, pour celles de la médecine, pour les recherches de l’antiquité, pour la peinture, la sculpture, et l’architecture. Louis XIV s’est immortalisé par toutes ces fondations, et cette immortalité ne lui a pas coûté deux cent mille francs par an.

J’avoue que c’est un de mes étonnements que le parlement d’Angleterre, qui s’est avisé de promettre vingt mille guinées à celui qui ferait l’impossible découverte des longitudes, n’ait jamais pensé à imiter Louis XIV dans sa magnificence envers les arts.

Le mérite trouve à la vérité, en Angleterre, d’autres récompenses plus honorables pour la nation : tel est le respect que ce peuple a pour les talents qu’un homme de mérite y fait toujours fortune. M. Addison, en France, eût été de quelque académie, et aurait pu obtenir, par le crédit de quelque femme, une pension de douze cents livres, ou plutôt on lui aurait fait des affaires sous prétexte qu’on aurait aperçu dans sa tragédie de Caton quelques traits contre le portier d’un homme en place ; en Angleterre, il a été secrétaire d’État. M. Newton était intendant des monnaies du royaume ; M. Congrève avait une charge importante ; M. Prior a été plénipotentiaire ; le docteur Swift est doyen d’Irlande, et y est beaucoup plus considéré que le primat. Si la religion de M. Pope ne lui permet pas d’avoir une place, elle n’empêche pas que sa traduction d’Homère ne lui ait valu deux cent mille francs. J’ai vu longtemps en France l’auteur de Rhadamiste près de mourir de faim ; le fils d’un des plus grands hommes que la France ait eus, et qui commençait à marcher sur les traces de son père, était réduit à la misère sans M. Fagon. Ce qui encourage le plus les gens de lettres en Angleterre, c’est la considération où ils sont : le portrait du Premier ministre se trouve sur la cheminée de son cabinet ; mais j’ai vu celui de M. Pope dans vingt maisons.

M. Newton était honoré de son vivant, et l’a été après sa mort comme il devait l’être. Les principaux de la nation se sont disputé l’honneur de porter le poète à son convoi. Entrez à Westminster, ce ne sont pas les tombeaux des rois qu’on y admire, ce sont les monuments que la reconnaissance de la Nation a érigés aux plus grands hommes qui ont contribué à sa gloire ; vous y voyez leurs statues comme on voyait dans Athènes celles des Sophocle et des Platon ; et je suis persuadé que la seule vue de ces glorieux monuments a excité plus d’un esprit, et a formé plus d’un grand homme.

On a même reproché aux Anglais d’avoir été trop loin dans les honneurs qu’ils rendent au simple mérite ; on a trouvé à redire qu’ils aient enterré dans Westminster la célèbre comédienne Mlle Oldfield, à peu près avec les mêmes honneurs qu’on a rendus à M. Newton ; quelques-uns ont prétendu qu’ils avaient affecté d’honorer à ce point la mémoire de cette actrice afin de nous faire sentir davantage la barbare et lâche injustice qu’ils nous reprochent d’avoir jeté à la voirie le corps de Mlle Lecouvreur.

Mais je puis vous assurer que les Anglais, dans la pompe funèbre de Mlle Oldfield, enterrée dans leur Saint-Denis, n’ont rien consulté que leur goût : ils sont bien loin d’attacher l’infamie à l’art des Sophocle et des Euripide, et de retrancher du corps de leurs citoyens ceux qui se dévouent à réciter devant eux des ouvrages dont leur nation se glorifie.

Du temps de Charles Ier, et dans le commencement de ces guerres civiles commencées par des rigoristes fanatiques qui eux-mêmes en furent enfin les victimes, on écrivait beaucoup contre les spectacles, d’autant plus que Chartes Ier et sa femme, fille de notre Henri le Grand, les aimaient extrêmement.

Un docteur, nommé Prynne, scrupuleux à toute outrance, qui se serait cru damné s’il avait porté un manteau court au lieu d’une soutane, et qui aurait voulu que la moitié des hommes eût massacré l’autre pour la gloire de Dieu et la propaganda fide, s’avisa d’écrire un fort mauvais livre contre d’assez bonnes comédies qu’on jouait tous les jours très innocemment devant le roi et la reine. Il cita l’autorité des rabbins et quelques passages de saint Bonaventure, pour prouver que l’Oedipe de Sophocle était l’ouvrage du Malin, que Térence était excommunié ipso facto ; et il ajouta que sans doute Brutus, qui était un janséniste très sévère, n’avait assassiné César que parce que César, qui était grand-prêtre, avait composé une tragédie d’Oedipe ; enfin il dit que tous ceux qui assistaient à un spectacle étaient des excommuniés qui reniaient leur croyances et leur baptême : c’était outrager le roi et toute la famille royale. Les Anglais respectaient alors Charles Ier ; ils ne voulurent pas souffrir qu’on excommuniât ce même prince à qui ils firent depuis couper la tête ; M. Prynne fut cité devant la chambre étoilée, condamné à voir son beau livre, dont le P. Le Brun a emprunté le sien, brûlé par la main du bourreau, et lui à avoir les oreilles coupées. Son procès se voit dans les actes publics.

On se garde bien en Italie de flétrir l’opéra et d’excommunier le signor Tenezini, ou la signora Cuzzoni. Pour moi, j’oserais souhaiter qu’on pût supprimer en France je ne sais quels mauvais livres qu’on a imprimés contre nos spectacles. Lorsque les Italiens et les Anglais apprennent que nous flétrissons de la plus grande infamie un art dans lequel nous excellons, que l’on excommunie des personnes gagées par le roi ; que l’on condamne comme impie un spectacle représenté chez les religieux et dans les couvents, qu’on déshonore des jeux où de grands princes ont été acteurs, qu’on déclare œuvre du démon des pièces revues par les magistrats les plus sévères, et représentées devant une reine vertueuse ; quand, dis-je, des étrangers apprennent cette insolence, cette barbarie gothique qu’on ose nommer sévérité chrétienne, que voulez-vous qu’ils pensent de notre nation, et comment peuvent-ils concevoir ou que nos lois autorisent un art déclaré si infâme, ou qu’on ose marquer de tant d’infamie un art autorisé par les lois, récompensé par les souverains, cultivé par les plus grands hommes, et admiré des nations ; et qu’on trouve chez le même libraire l’impertinente déclamation contre nos spectacles à côté des ouvrages immortels de Corneille, de Racine, de Molière, de Quinault ?

Voltaire in « Lettres philosophiques » – lettre XXIII

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