26 juin 2017

Taha Hussein : une lecture en contrepoint

Mouloud Mammeri ou la colline emblématique (V)

Externe aux luttes claniques secouant le mouvement national algérien, Taha Hussein se positionne toutefois dans le camp anticolonialiste et même, d’une certaine façon, comme partie prenante du combat de la libération nationale algérienne. En 1956, lorsqu’il écrit son article [1] de quinze feuillets sur La Colline oubliée, Taha Hussein, au sommet de sa renommée, incarne le renouveau littéraire arabe. Titulaire d’une thèse sur « La philosophie d’Ibn Khaldoun » soutenue en 1919 sous la direction d’Émile Durkheim à la Sorbonne, gloire littéraire nationale de l’Égypte, qui s’affirme Oum ddounya (« Mère du monde »), Taha Hussein occupe différents postes de responsabilité au sein de l’Éducation nationale égyptienne avant d’en devenir le ministre sous la présidence de Nasser.

Pour Taha Hussein, l’Algérie est un pays appelé à récupérer « sa » langue arabe injustement marginalisée par le colonialisme français qui a imposé la sienne aux Algériens. Partant d’une telle perception, quelle lecture l’homme de lettres égyptien va-t-il faire de La Colline oubliée ?Retour ligne automatique
Il entame sa critique en s’interrogeant sur l’étymologie du nom Mammeri pour y chercher une racine arabe, mais, notant que l’écrivain appartient à une tribu berbère, il abandonne la question, restée en suspens, puis enchaîne sur les coutumes religieuses des habitants de La Colline qui, fait-il observer, se réclament musulmans sans pratiquer un islam authentique.

Visiblement, le critique peine à trouver ses marques. Pas un seul nom propre du roman – pas même celui du héros Mokrane – pas le moindre toponyme n’est cité dans son article. Et s’il note que la population du roman, comme son auteur, est berbère, cela n’induit à son sens aucun statut particulier pour la langue berbère qu’il évacue de son propos pour déplorer que cet « excellent roman » ne soit pas écrit en arabe. Pour autant, Taha Hussein ne mentionne à aucun moment avoir perçu une opposition entre Berbères et Arabes. Nulle part Taha Hussein ne relève cette volonté « d’opposer les uns aux autres », nulle part il ne décèle ce retrait agressif de la communauté nationale dénoncé par les collaborateurs du J.M . Pour lui, c’est le colonialisme qui empêche Mammeri d’écrire en arabe, dans la langue de ses pères (sic !). Retour ligne automatique
Taha Hussein qui semble ignorer les critiques du roman de quelque bord qu’elles proviennent s’en tient au livre et au livre seul.Retour ligne automatique
Une fois dépassé le malaise de cette entame, il entre dans le roman et, pris dans l’atmosphère du récit, manifeste rapidement une certaine empathie envers les habitants de La Colline oubliée qui vivent

unis dans une fraternité aimante, dépourvue de rapports de domination et d’orgueil.

Puis, ému par le chant du livre, Hussein en fait un éloge appuyé

Ce livre est si remarquable qu’il peut être considéré comme un des meilleurs parmi ceux publiés ces dernières années en littérature française, bien que je ne sache pas s’il lui a été décerné un des divers prix qui récompensent en France des livres qui n’atteignent pas ce niveau d’exception et cette esthétique…

Revenant à plusieurs reprises sur la valeur littéraire de l’œuvre pour en souligner « l’excellence », rejoignant sur ce point la majorité de la critique de l’époque, il ajoute

Le livre est une étude sociologique fine et profonde.

C’est presque une réponse à Lacheraf qui refuse au roman le titre de document sociologique.Retour ligne automatique
S’arrêtant sur cet aspect, le critique établit un parallèle original et intéressant entre le pouvoir du sacré et celui de l’administration coloniale. Libre de toute entrave dogmatique, il décrit avec subtilité les rapports que les paysans entretiennent avec ces puissances. Saints et caïds sont perçus à travers leurs rôles de médiateurs sociaux :

Dans leurs maisons, en leurs palais, ces chefs [2] locaux trônent comme les saints en leurs mausolées : aux premiers la médiation entre la population et leurs maîtres français, aux seconds la médiation entre les hommes et Dieu.Retour ligne automatique
Aux uns et aux autres, saints comme autorités, on fait des offrandes, on adresse des suppliques et on formule des requêtes. Des uns et des autres, on espère le bien et l’on cherche à se garder du mal. […] Certes, ils craignent autant les saints que les chefs, mais s’ils adorent les premiers, ils haïssent les seconds.

Dans ce passage, Taha Hussein rapporte la défiance et la haine qu’éprouvent les paysans de Tasga envers les caïds. L’article de Taha Hussein paraît, en 1956, soit deux années après le déclenchement de la guerre de libération algérienne, alors que les critiques nationalistes se revendiquant de l’arabo-islamisme ont écrit plus d’un an avant le 1er novembre 1954. Le contexte historique du moment où Taha Hussein écrit – celui de la guerre – aurait dû l’amener à exiger de l’auteur davantage d’engagement politique, à juger son livre dépassé par les événements. Il n’en est rien. Taha Hussein note que cette « fresque de toute beauté écrite en langue française » restitue la perspective historique du moment, celle d’une époque prérévolutionnaire :

Elle s’inscrit dans l’attente de l’évènement porteur d’innovation à même de sortir la colline de l’oubli qui l’enveloppe, de l’abandon qui lui vaut bien des malheurs.

Lorsqu’en 1939 les jeunes gens sont mobilisés pour une guerre qui n’est pas la leur, Taha Hussein entre en communion avec la population dont les enfants sont appelés à servir de chair à canon :

Qu’ont-ils à faire dans cette guerre que les « Roums » [3] se sont déclarée entre eux ? – Les « Roums », pour eux, ce sont les Européens – qui ne se sont pas préoccupés de leur avis et qui les ont encore moins consultés sur la question.

Sous le commentaire du critique, point l’indignation lorsqu’aux affres de la guerre vient s’ajouter l’iniquité du gouvernement colonial :

Et il arrive bien souvent que le gouvernement leur saisisse une partie de leurs biens, bétail ou produits de la terre, ponctionnant ainsi de maigres ressources qui ne suffisent même pas à couvrir leurs besoins.

Taha Hussein, l’Égyptien, manifestement moins « dépaysé » que l’Algérien Lacheraf, est gagné par la poésie du livre. Il en est captivé, si attendri par les aventures amoureuses du groupe de Taasast, les veillées, les moments de joie ou de douleur où s’estompent les différences sociales qu’il en vient à proposer un autre titre au roman : « La fiancée du soir ».

La relation sensuelle et équivoque de Ménach avec la belle Davda abordée par Lacheraf retient également l’attention de Taha Hussein qui s’en saisit, non pour émettre des recommandations morales ou morigéner l’écrivain coupable d’apologie de la dépravation, mais pour souligner la dureté des sociétés méditerranéennes à l’égard des femmes auxquelles aucune faiblesse n’est permise : le désir est banni et l’élan sentimental cadenassé, écrit-il.

Après avoir consacré un long passage à la narration de la fin tragique du retour de Mokrane vers la montagne natale, il conclut cet épisode par ce paragraphe qui restitue l’atmosphère du roman :

Dans sa tête [celle Mokrane], tournoient les images de sa femme, la fiancée de la nuit. Elle lui apparut au loin, tantôt lui adressant des suppliques d’amour, tantôt le repoussant et le réprimandant. Lui, acquiesce, avance, bravant la tempête, le froid, la neige et la montagne, espérant le village tout proche. Et lorsqu’exténué par ce combat inégal, ne pouvant plus marcher, il s’assit pour reprendre des forces, il ne se releva jamais. L’épuisement l’avait mené à son terme où la mort qui l’attendait de ce côté-ci de la montagne le prit tendrement dans ses bras.

Enfin, Taha Hussein achève sa critique par le commentaire suivant qui tranche avec l’appréciation des intellectuels organiques du PPA :

Ma fascination pour ce livre est telle que je n’ai pas la moindre réserve à formuler si ce n’est celle de n’avoir pas été écrit en arabe, alors qu’il est fait pour être écrit dans cette langue. Mais, de cette carence, l’écrivain ne saurait être tenu pour responsable, la faute, comme pour bien d’autres méfaits, fort nombreux, incombe au colonialisme.

Dans son entretien avec Tahar Djaout, [4] Mouloud Mammeri évoque sobrement la figure de Taha Hussein qui, selon lui, est l’écrivain qui l’a le plus marqué.

à suivre…

Hend Sadi

Notes

[1Taha Hussein : « La Colline oubliée, roman de l’écrivain algérien Mouloud Mammeri » écrit en langue arabe, in Naqd Oua Islah, n°4, 1956 (p.46-60).

[2Le mot arabe utilisé par T. H. est qiyada, signifiant « dirigeants », au singulier qayed d’où a dérivé « caïd ».

[3Le terme kabyle auquel il est fait ici référence est aṛumi.

[4Mammeri, Mouloud : Entretien avec Tahar Djaout, suivi de « La Cité du soleil », Laphomic, collection « itinéraires », Alger, 1987 (op.cit.) (p.50)

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