22 avril 2017

Tahar Djaout entretien avec Mouloud Mammeri

Préface de Tahar Djaout à son entretien avec Mouloud Mammeri

Homme de lettres mondialement connu, traduit dans 11 langues, Mouloud Mammeri est l’écrivain kabyle, le plus occulté en Algérie. Son nom apparaît rarement et très furtivement dans la presse nationale. Aucun de ses 4 livres parus après le banquet n’a fait l’objet d’un compte rendu dans les journaux algériens (si l’on excepte « Révolution Africaine » qui a consacré un article à la traversée… quatre ans après sa publication. On pourrait envisager d’expliquer cette situation par le simple fait que Mouloud Mammeri est un de ces écrivains trop discrets pour venir assaillir les bureaux de rédaction. Mais il y a sans doute plus que cela. Alors que des hommages sont rendus (sous forme de colloque, de soirées commémoratives, de journées d’études, de publications) à certains auteurs, aucune instance, hormis la collection « classiques maghrébins » de l’office de publications universitaires, n’a jamais pensé à honorer ou seulement rappeler celui qui est le doyen des écrivains algériens et l’un des plus importants d’entre eux. Pourquoi ce silence des médias autour d’un auteur aussi capital et aussi lu, pourquoi ce refus d’aborder de front un intellectuel qui ne manque pas d’intérêt, de discuter des idées et des œuvres de cet écrivain en dehors de certaines polémiques biaisées ? Si l’homme Mammeri est parfois jugé, l’écrivain est rarement commenté.

De tous les écrivains kabyles que la colonisation a contraints à l’exil, Mouloud Mammeri est le premier à regagner, dès l’indépendance, l’Algérie qu’il n’a plus quittée depuis. Premier président de l’union des écrivains algériens, il a connu une période de gloire « institutionnelle » où l’on a sollicité son point de vue dans les journaux, où il a vu le théâtre national algérien monter sa pièce Le Foehn, l’ONCIC, produire un film tiré de son roman l’opium et le bâton (en arabe). Puis retiré du halo des honneurs et des gratifications officielles, Mouloud Mammeri a mené une carrière d’écrivain et de chercheur caractérisé par une fidélité sereine à certaines idées et certains idéaux, une réflexion qui échappe aux conjonctures, une grande rigueur d’analyse, une honnêteté intellectuelle indéniable.

Essentiellement romancier mais également dramaturge, Mouloud Mammeri n’a pas produit une œuvre littéraire quantitativement important : 4 romans, 2 pièces de théâtre, 2 recueils de contes pour enfants en 34 ans. De tous les grands écrivains nord-africains qui ont débuté dans les années 50 c’est celui qui a le moins publié. Ceci s’explique sans doute par l’immense contribution qu’il a apportée sous forme de travaux anthropologiques, grammaticaux, linguistiques ou littéraires au domaine culturel berbère. Cette contribution est aussi déterminante que courageuse ; c’est l’une des plus importantes de ce siècle. Il n’y a pas de doute que cet investissement dans la recherche a grevé l’œuvre romanesque proprement dite de Mouloud Mammeri. Mais un autre point peut être retenu, cette fois plus sérieusement, à la charge de cette œuvre : son aspect quelque peu statique. Entre la colline oubliée (1952) et la traversée (1982), on ne décèle pas d’évolution notoire ou d’innovation au niveau de l’écriture. Même si Mouloud Mammeri n’est pas, à l’encontre de Kateb Yacine, l’homme d’une seule œuvre, on a l’impression que dès son premier livre (qui est sans doute l’un des plus beaux de la littérature nord-africaine), il avait déjà une idée mûre et précise de son style, de la forme et de la structure qui seraient assignées à toute son œuvre. Il serait un styliste traditionnel, pas un novateur ; il écrirait une langue léchée mais ni éclatée ni prospective, il ne se privera d’ailleurs jamais de rappeler sa dette à l’endroit de la littérature classique française ou universelle, son admiration pour Racine. Il se distingue ainsi de Mohammed Dib qui dès 1962 engagera son écriture dans des voies inexplorées.

Ce qui retient donc dans l’œuvre de Mammeri, c’est une apparence de profondeur et de densité plus que d’innovation ou de creusement. Aucun livre du romancier ne donne l’impression d’un livre hâtif ou conjoncturel. On sent partout la conscience, l’application et le métier de l’écrivain qui n’écrit que lorsque la nécessité et la perfection sont toutes les deux au rendez-vous. S’il écrit parfois par devoir un livre, comme le sommeil du juste, ne va-t-il pas dans ce sens là ? Il ne conçoit pas celui-ci coupé du plaisir, de la beauté et -pourrait-on dire – d’un regard vers la postérité.

Dans cet entretien avec Mouloud Mammeri, il nous a paru nécessaire d’adopter certains raccourcis. Nous n’avons pas affaire à un écrivain débutant dont l’œuvre et les projets peuvent être facilement cernés mais à un intellectuel polyvalent dont la carrière s’étend sur plus de trente ans. Il aurait été difficile de passer en revue, dans un cadre comme celui-ci, toutes les facettes de cette carrière qui méritent d’être discutées. Une sélection des points de débat s’est imposée à nous. Elle a, entre autres, privilégiée l’écrivain sur l’anthropologue. Notre souhait est, en effet, qu’on puisse enfin lire, en dehors de toute polémique extra-littéraire, l’un des plus attachants de nos écrivains.