22 avril 2017

Tout discours islamphobe est-il raciste ?

Pour la pensée dominante et relativiste il est clair que oui ; pour preuves, à la fois un certain discours pseudo-savant qui se targue de repérer ce lien ici et là et qu’il se dépêche de généraliser pour étayer sa prise de position idéologique, et à la fois une certaine Vulgate incarnée ces temps-ci par une poignée d’écrivains américains ayant décidé de boycotter la prochaine cérémonie du Pen Club International parce que celui-ci aurait récompensé Charlie Hebdo « d’un prix du courage » que celui-ci devrait recevoir le 5 mai prochain alors que ce dernier attaquerait, selon ces écrivains, plutôt l’islam et donc discriminerait une partie de la population française, (ce qui est complètement faux lorsque l’on comptabilise réellement ce qu’il en est en pourcentage comme il est indiqué par le tableau ci-dessus).

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Avant d’aborder (succinctement) le cœur de leur « argumentation » (exclusivement la pseudo-savante) observons en préalable qu’en aucune manière sera traitée par cette pensée dominante dans son « haut de gamme », la réalité de l’islam pratiquée dans diverses contrées ; jamais la condition sociale profondément inégale de ces sociétés entre les individus, entre les natifs et les étrangers, entre les sexes, jamais la question de la liberté de conscience et donc du droit de croire ou non, et de le dire, jamais ces thèmes seront analysés, scrutés, mesurés, dans les contrées à domination juridique islamique, alors qu’ils forment, pourtant, l’ossature même désormais de la culture internationale sur les plans juridiques et institutionnels, synthétisées par la Charte onusienne.

Il suffit de lire cette prose pseudo-savante (s’auto-légitimant) pour s’en rendre compte : ainsi la revue Sociologie regroupant divers chercheurs foucaldiens et bourdieusiens, ossature post marxiste et néo-léniniste de la pensée relativiste déconstructionniste s’est fendue d’un article à prétention « scientifique »intitulé  » Islamophobie : la fabrique d’un nouveau concept. État des lieux de la recherche  » où il est indiqué après maintes pérégrinations tendant de tracer cette « fabrique » déjà ceci :

 » En France, les constructions de l’islam comme menace extérieure et intérieure font coïncider les débats sur l’immigration avec la question sécuritaire qui mêle terrorisme et criminalité. Ainsi, les discours sur les émeutes urbaines, la délinquance et le radicalisme islamique dans les mosquées françaises visent tout particulièrement les « jeunes issus de l’immigration » dans les « banlieues », par ailleurs « musulmans » (Deltombe, 2005 ; Le Goaziou & Mucchielli, 2007). » (paragraphe 14).

Ainsi, sans se baser sur aucune analyse empirique de ce qu’est hic et nunc la matérialité du corpus islamique dans sa codification formelle historique structurée au sein de pratiques politiques et institutionnelles repérables dans nombre de pays ayant l’islam non seulement comme religion d’État mais base constitutionnelle fondamentale, cette « étude » à prétention scientifique va peu à peu induire que cette « construction » de l’islam comme « menace » s’avère être le masque du racisme :

Il s’agit tout d’abord de mettre en cause des institutions comme le Haut Conseil de l’Intégration comme étant en quelque sorte le fabriquant de ce masque :

 » Le rôle d’institutions comme le Haut Conseil à l’intégration doit être analysé dans la diffusion d’une certaine conception de la laïcité mais aussi la circulation des acteurs entre organisations militantes, institutions et sphères politiques (voir l’article de J. Beaugé et A. Hajjat dans ce numéro). Il en va de même des législations qui se réfèrent à la laïcité et des confusions liées à l’islam dans leur application (sa pratique, sa visibilité, son sens). Par ailleurs, la mise à l’agenda politique de différentes questions en lien avec l’islam montre des mécanismes de pouvoir que peuvent révéler des enquêtes approfondies sur chaque controverse. Ainsi, dans son analyse de l’affaire du voile de 2003 2004 qu’elle considère comme un « cas d’école », Françoise Lorcerie montre qu’il s’agit d’une entreprise politique, menée par des « entrepreneurs bien placés dans les rouages du pouvoir », qui ont agrégé une coalition d’acteurs du monde militant et médiatique autour de cette cause (Lorcerie, 2005) ». (paragraphe 15)

Ensuite, le discours accusateur se fait de plus en plus pressant, écarte peu à peu les frasques de la « scientificité » pour montrer la face inquisitrice via cependant quelques biais, d’autres auteurs, surtout « anglo-saxons » :

« L’islamophobie renvoie à la crainte ou la haine de l’islam (dread or hatred), et par extension à la peur et l’hostilité (fear and dislike) à l’encontre de tous les musulmans. Cette hostilité est visible dans les médias, elle se manifeste par l’exclusion des musulmans dans les secteurs économique, social et politique, et enfin, par des discriminations et des harcèlements fréquents (Conway, 1997, p. 1). En partant d’une analyse détaillée du rapport, Chris Allen propose à son tour une conceptualisation plus précise de l’islamophobie (Allen, 2010, p. 190).

Il insiste sur une distinction claire entre l’idéologie qui construit des discours et des attitudes, et ses effets entraînant l’exclusion et les pratiques discriminatoires : l’islamophobie comme processus et l’islamophobie comme produit (islamophobia as process et islamophobia as product). Plusieurs éléments sont constitutifs du processus, notamment les stéréotypes, en attribuant des différences figées à certains groupes en dehors de la société générale, ou la construction de représentations définies autour de sens donnés à certains signes (comme d’identifier le hijab au fondamentalisme). L’islamophobie est donc une idéologie, similaire dans sa théorie, ses fonctions et ses buts, au racisme, qui construit et perpétue des représentations négatives de l’islam et des musulmans, donnant lieu à des pratiques discriminatoires et d’exclusion (Allen, 2010, p. 190) ». (paragraphe 16)

Ainsi, « l’islamophobie » devient « similaire » à un « racisme » qui « perpétue des représentations négatives de l’islam (…) » etc., comme si toutes les pratiques, juridiques, concrètes, matérialisant les interdits (athéisme, apostasie, avortement, homosexualité) et les codifiant selon une gamme donnée de sanctions, n’étaient que des « constructions » en clair des fantasmes racistes.

Poursuivons la mise en place de la corrélation entre islamophobie et racisme (le tout toujours parsemé d’innombrables références — j’ai étudié dans divers ouvrages leur rôle de neutralisation dans le discours d’un Foucault ou d’un Deleuze) :

« Ainsi, on observe un glissement depuis plusieurs années entre le marqueur ethnique, racial ou de l’origine immigrée qui caractérisait le rejet de certaines populations, vers le marqueur religieux, de plus en plus prégnant et obéissant aux mêmes processus. La définition de l’islamophobie s’inscrirait alors dans les théories classiques du racisme (Banton, 1971 ; Guillaumin, 1972),

conceptualisé comme un phénomène social multidimensionnel, qui implique l’imbrication des préjugés (stéréotypes, opinions), des pratiques (discriminations, agressions) et de l’idéologie (vision du monde, théories). Guillaumin montre comment le racisme fait exister les « races », les personnes étant discriminées en fonction de signes construits comme des marqueurs d’appartenance à un groupe pensé comme étant par nature ou culture (ou en l’occurrence par religion), radicalement différent et/ou inférieur.

La définition de l’islamophobie comme un racisme est également analysée à travers la comparaison avec l’antisémitisme, fréquente dans les publications en anglais. Elle permet, tout en distinguant les différences de contexte, d’insister sur les processus de racialisation religieuse similaires qui ont construit ces deux groupes à partir du marqueur religieux, de manière naturalisée et essentialisée (Schenker & Abu Zayyad, 2006 ; Bunzl, 2007 ; Meer & Noorani, 2008 ; Meer, 2013) » (paragraphe 17) »
Rien d’étonnant dans ce cas à ce que soit pour le moment des écrivains plutôt américains qui sortent du bois en amalgamant Charlie Hebdo à ce racisme (supra).

Et ce discours pseudo-savant va plus loin encore dans la mise en cause de toute analyse critique envers l’islam comme pratique concrète juridico-politique en tentant de la saisir soit comme phénomène « anti-musulman, soit comme effet de « racialisation religieuse » :

« L’hostilité à l’égard des musulmans s’exprime davantage comme une forme de racisme culturel que comme une intolérance religieuse (Modood, 1997, p. 4).

Le processus de racialisation se retrouve au cœur de plusieurs articles analytiques sur la définition de l’islamophobie (Rana, 2007 ; Frost, 2008 ; Meer & Modood, 2009 ; Sayyid & Vakil, 2010), ce qui explique que certains préfèrent utiliser le concept de « racisme anti musulman » (Werbner, 2005 ; Salaita, 2006), car les attaques ne visent pas l’islam en tant que foi, mais le fait d’être musulman (la muslimness). Fred Halliday va plus loin dans cette distinction qui constitue l’un des arguments de son article, dans lequel il justifie sa préférence pour le terme « anti-musulman », réfutant ainsi la partie « islam » dans l’étymologie du mot « islamophobie ». Il affirme que contrairement au conflit historique entre Islam et Chrétienté, aujourd’hui, ce n’est plus la religion musulmane en tant que foi qui est visée (Halliday, 1999, p. 898). D’autant plus que les discriminations qui touchent les musulmans ne seraient pas, selon lui, directement liées à la question religieuse.

Cette affirmation, très contestée depuis, pose néanmoins une question centrale : quelle est la frontière entre le racisme anti-musulman et l’hostilité exprimée à l’égard de l’islam en tant que religion ? Plusieurs auteurs réfutent les arguments de Halliday, affirmant que l’hostilité à l’encontre de l’islam et le rejet des musulmans sont intrinsèquement corrélés (Meer & Modood, 2009 ; Lee et al., 2009 ; Klug, 2012). Le politiste Erik Bleich, dans sa définition de l’islamophobie, montre justement que les discours négatifs visent à la fois l’islam et les musulmans (ou supposés), qui sont souvent liés de manière indissociable dans les perceptions générales (Bleich, 2011). Certes, les deux dimensions peuvent être analysées à part, mais la plupart des enquêtes, à l’instar de celle du Runnymede Trust, insistent sur l’interdépendance entre rejet de l’islam et des musulmans, d’où le concept de racialisation religieuse. » (paragraphe 18).

Enfin, l’équation étant posée : islamophobie= racisme, présupposant donc que l’islam n’aurait aucune autre image négative que celle de l’imaginaire raciste, il s’agira de la maquiller avec un peu tout de même d’appareillage empirique (c’est une revue « sociologique » après tout) :

« Menée en France par une équipe de chercheurs franco américaine, une étude récente a comparé deux groupes : des Françaises musulmanes et chrétiennes originaires du Sénégal. Seul le marqueur religieux distinguait les deux CV, ce qui a permis de dépasser les doutes sur l’articulation entre le racial et le religieux. Les résultats ont révélé que les candidates musulmanes avaient 2,5 fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche que leurs homologues chrétiennes (Adida, Laitin & Valfort, 2010) » paragraphe 21.

CQFD. Que faut-il de plus pour l’hallali ? Peut-être ceci :

Une autre perspective, plus généraliste, consiste à définir l’islamophobie comme une nouvelle forme d’altérophobie. (…) Dans l’ouvrage dirigé par Eric et Didier Fassin portant sur le croisement entre question sociale et question raciale en France, la différence religieuse est décrite comme un rapport durci à l’altérité :

« L’expression la plus manifeste et à bien des égards la plus étonnante par la publicité et même la légitimité qui lui ont été données dans l’espace public est l’islamophobie qui n’est pas seulement le rejet d’un fondamentalisme religieux, mais qui mêle souvent des formes explicites d’exclusion de l’Autre racialisé » (Fassin, 2006, p. 32). (paragraphe 25)

Mais il faut maquiller cette attaque à charge par un semblant d’analyse croisée en faisant état d’objections :

« À contre-courant de ces analyses, des intellectuels qui ont rompu avec la gauche comme Pierre André Taguieff, chercheur reconnu dans le domaine des études sur le racisme, rejettent catégoriquement le concept d’islamophobie. Taguieff le qualifie de « terrorisme intellectuel », toute critique de l’intégrisme islamique étant immédiatement dénoncée comme manifestation d’islamophobie (Taguieff, 2002, p. 127) »

Taguieff est cependant immédiatement montré du doigt en l’entachant de l’apriori stipulant qu’il a « rompu avec la gauche », ce qui nécessairement relativise tout ce qu’il pourrait dire, puisque tout discours de « droite » est entaché précisément de cette « altérophobie »…
Ainsi « l’obsession collective » d’une islamisation de l’Europe « serait la proie d’un » « mythe paranoïaque » (Liogier, 2012, p. 177) » (paragraphe 27).

Bref :

« L’effort de conceptualisation développé dans les recherches sur le sujet montre l’importance de ne pas dissocier l’islamophobie dans sa dimension discursive (représentations, idéologie, préjugés) et dans sa pratique sociale (discrimination, exclusion, lois). Nous rejoignons les auteurs qui considèrent que l’islamophobie se construit à travers des processus de racialisation et d’altérisation, mais qu’on ne peut dissocier le racisme qui vise les musulmans de l’hostilité à l’encontre de l’islam. Ce point est probablement le plus difficile à définir théoriquement, mais il peut être analysé à partir d’études empiriques qui montrent, en s’inscrivant dans un contexte spécifique, comment, sous couvert d’une critique de la religion, peuvent se diffuser des amalgames et des discours essentialisants sur les musulmans en général. » (paragraphe 31).


Et donc en « conclusion » :

Aborder la question musulmane en enquêtant sur le terme islamophobie, vise à montrer que l’usage des mots, « produits et diffusés par différents acteurs sociaux, contribue à la “production de la réalité sociale” » (Dufoix, 2011, p. 27). Or, l’hésitation à nommer reflète la difficulté à appréhender la spécificité d’un phénomène de racisme qui vise les populations musulmanes, sur la base de leur appartenance religieuse. Peut être est il temps d’ouvrir, parallèlement à un débat sur l’usage du terme, un champ d’investigation sur l’islamophobie en France.
Voilà, tout est dit, il n’est aucunement question dans toute cette littérature de se demander si telle ou telle pratique, position, revendication se revendiquant de « l’islam », est légitimement critiquable, non, puisque tous ses aspects sont considérés comme les parties intégrantes d’un corpus non seulement culturel mais ethnique dont la critique ne peut alors « que » s’assimiler au racisme.

De deux choses l’une dans ce cas : soit il s’agit d’un aveuglement, majeur, issu de l’effondrement conceptuel de la pensée critique depuis sa destruction opérée par le léninisme et ses avatars post-sartriens et heideggeriens (mais qui tiennent encore historiquement des bastions à l’Université et dans les médias) soit il s’agit d’une volonté militante opiniâtre (de type néo-léniniste) de se servir de l’anti-modernisme patent prôné par divers courants musulmans « anti-islamophobes » comme l’un des derniers fers de lance anti-libéral qu’il s’agirait de soutenir et ce dans une sorte d’essentialisme inversé : les populations d’origine musulmane doivent rester musulmanes (peu importe le contenu et sa pratique) sous peine de succomber au charme d’un libéralisme qui les transformeraient en consommateurs aseptisés, d’où la nécessité de traiter de raciste tout discours qui irait en ce sens. Il s’agit sans doute des deux, du croisement, greffé, de deux pousses idéologiques aux racines totalitaires repérables historiquement.

Voilà où nous en sommes dans la glose « savante » dominante. Ce qui n’est pas vraiment réjouissant. Surtout lorsque l’on sait que les partisans de cette glose sont derrière les manettes fabriquant les programmes d’enseignement…

Lucien SA Oulahbib

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