Travail du sage sur lui-même. Mépris des biens extérieurs

Spread the love

Quand je te presse de fuir le monde pour la retraite, et de te borner au témoignage de ta conscience, tu me dis : « Que deviennent vos grands préceptes qui veulent que la mort nous trouve en action ? » Quoi ! jusqu’ici te semblé-je inoccupé ? Je ne me suis séquestré, je n’ai fermé ma porte que pour être utile à un plus grand nombre. Aucun de mes jours ne s’écoule à rien faire ; mes études prennent une portion de mes nuits ; je succombe au sommeil plutôt que je ne m’y livre, et quand mes paupières, lasses de veiller, s’affaissent, je les retiens encore au travail. J’ai dit adieu tout à la fois aux hommes et aux affaires, à commencer par les miennes. C’est au profit de la postérité que je travaille ; c’est pour elle que je rédige quelques utiles leçons, quelques salutaires avertissements, comme autant de recettes précieuses que je confie au papier, pour en avoir éprouvé la vertu sur mes propres plaies : car, si la guérison n’a pas été complète, le mal a cessé de s’étendre. Le droit chemin, que j’ai connu tard et lorsque j’étais las d’errer, je l’indique aux autres ; je leur crie : Évitez tout ce qui séduit le vulgaire, tout ce que le hasard dispense. Tenez tous ses dons pour suspects et tremblez d’y toucher. L’habitant des bois ou de l’onde se laisse prendre à l’appât qui l’allèche. Les présents de la fortune, comme vous les appelez, sont ses pièges. Qui veut vivre à l’abri de ses coups devra fuir au plus loin la glu perfide de ses faveurs. Car ici, trop malheureuses dupes, nous croyons prendre, et nous sommes pris. Cette course rapide vous mène aux abîmes ; cette éminente position a pour terme la chute ; et s’arrêter n’est plus possible, dès qu’une fois l’on cède au vertige de la prospérité. Ou jouis au moins de tes actes, ou jouis de toi-même. Ainsi la fortune ne culbute point l’homme ; elle le courbe et le froisse seulement. Un plan de vie aussi profitable au physique qu’au moral et qu’il faut garder, c’est de n’avoir de complaisance pour le corps que ce qui suffit pour la santé.

Il le faut durement traiter, de peur qu’il n’obéisse mal à l’esprit ; le manger doit seulement apaiser la faim, le boire éteindre la soif, le vêtement garantir du froid, le logement abriter contre l’inclémence des saisons. Qu’il soit construit de gazon ou de marbre étranger de nuances diverses, il n’importe : sachez tous qu’on est aussi bien à couvert sous le chaume que sous l’or. Méprisez toutes ces laborieuses superfluités qu’on appelle ornements et décorations : dites-vous bien que dans l’homme rien n’est admirable que l’âme, que pour une âme grande rien n’est grand. Retour ligne automatique
Si je me parle ainsi à moi et à la postérité, ne te semblé-je pas plus utile que si j’allais au forum cautionner quelqu’un sur sa demande, apposer mon sceau sur des tablettes testamentaires, ou dans le sénat appuyer un candidat de la voix et du geste ? Crois-moi : tels qui paraissent ne rien faire font plus que bien d’autres : ils sont ouvriers de la terre et du ciel tout ensemble. Mais il faut finir et, selon mon engagement, payer pour cette lettre. Ce ne sera pas de mon cru : c’est encore Épicure que je feuillette et où j’ai lu aujourd’hui cette maxime : « Fais-toi l’esclave de la philosophie, pour jouir d’une vraie indépendance. » Elle n’ajourne pas celui qui se soumet, qui se livre à elle. Il est tout d’abord. affranchi ; car l’obéissance à la philosophie c’est la liberté. Peut-être veux-tu savoir pourquoi je cite tant d’heureux emprunts d’Épicure plutôt que des nôtres ? Et pourquoi toi-même les attribuerais-tu à Épicure plutôt qu’au domaine public ? Que de choses, chez les poètes, que les philosophes ont dites ou devaient dire ! Sans toucher aux tragiques ou aux drames romains, car ce dernier genre comporte aussi quelque gravité et tient le milieu entre le comique et le tragique, combien de vers et des plus éloquents dans les mimes où ils sont perdus ! Combien de mots de Publius, dignes non de bateleurs déchaussés, mais de tragédiens en cothurne ! Voici un de ses vers qui appartient à la philosophie et au point même touché tout à l’heure : il nie que les dons du hasard doivent être comptés comme à nous : C’est au sort qu’appartient ce qu’obtinrent tes voeux. Tu l’as dit en un vers beaucoup meilleur et plus serré, je me le rappelle : Ce qu’a fait le hasard pour toi, n’est pas à toi Et ce trait, plus heureux encore, et que je ne puis omettre : On peut ravir le bien que l’on a pu donner.

Sénèque, Lettres à Lucilius – LETTRE VIII

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *