Tzvetan Todorov, humaniste et historien des idées, est mort

Le penseur français d’origine bulgare Tzvetan Todorov, théoricien de la littérature et historien des idées, auteur de nombreux ouvrages traitant de littérature, d’histoire ou de politique, est mort mardi 7 février à l’âge de 77 ans, a annoncé sa famille. « Il venait de finir son dernier livre, Le Triomphe de l’artiste, qui doit paraître au mois de mars », a ajouté sa fille.

Il y a toujours quelque chose de dérisoire à présenter Tzvetan Todorov, qui vient de mourir des suites d’une maladie dégénérative, alors qu’il allait avoir 77 ans. Historien, philosophe, sémiologue, vigie, il était tout cela. Il était un homme debout, toujours soucieux de dénoncer, de dire «non», de prévenir, d’alerter sur ce qui risque d’advenir. Il voulait toujours croire en l’homme même s’il ne faisait pas d’illusions sur la nature humaine. Cela faisait de lui un «humaniste contemporain», résume Olivier Postel-Vinay, le créateur et le rédacteur en chef de la revue Books.

Tzvetan Todorov préférait rejoindre la réunion de rédaction tous les quinze jours, abandonnant sa place au très sérieux comité éditorial où d’éminents savants parlaient avec sérieux. «Il venait avec plaisir, s’installait discrètement parmi les journalistes et prenait part aux discussions», se souvient Olivier Postel-Vinay. Sans élever le ton, sans véhémence, à la manière dont il prenait part aux débats d’idées dans la société qui l’avait accueilli. «C’était un esprit modéré et d’une force incroyable, il y avait en lui une puissance de la modération tout à fait étonnante», insiste Catherine Portevin.

Né à Sofia en Bulgarie en 1939, à l’enfance puis l’adolescence il ouvre les yeux sur un monde totalitaire dans lequel des hommes et des femmes s’attachent à dévoyer l’idéal communiste. La libération de l’homme passe par leur enfermement, lui choisit de s’échapper pour gagner la France, en 1963. Cinq ans plus tard, il entre au CNRS, où il va se spécialiser dans l’analyse de la littérature russe en appliquant la méthode structuraliste dans la perspective d’une science de la «poétique».

Il semble ne jamais avoir abandonné cette recherche jusqu’à la fin de sa carrière en dirigeant le Centre de recherches sur les arts et le langage à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris. «Il ne reprenait pas l’étiquette de philosophe, préférant celle d’historien des idées. Pour lui les idées étaient aussi fortes quand elles étaient portées par un artiste que par un philosophe. Ce qui l’intéressait n’était pas tant les idées en soit que les idées incarnées portées par des femmes ou des hommes à qui il avait décidé de rendre hommage depuis une quinzaine d’années», détaille Catherine Portevin.

Tzvetan Todorov se fit d’abord connaître par ses essais sur la littérature, comme Littérature et signification (Larousse, 1967) et Introduction à la littérature fantastique (Poétique-Seuil, 1970). Représentant du courant structuraliste et fondateur, avec Gérard Genette en 1970, de la revue de théorie et d’analyse littéraires Poétique, il se consacra à partir des années 1980 à l’histoire des idées. Il a notamment travaillé sur la pensée humaniste et sur le totalitarisme (Mémoire du mal, tentation du bien, Robert Laffont, 2000).

Il publia en 2015 Insoumis (Robert Laffont-Versilio), série de portraits de résistants, de Germaine Tillion à Edward Snowden. Directeur de recherches honoraire au CNRS, professeur invité dans plusieurs grandes universités américaines, il fut marié avec la romancière franco-canadienne Nancy Huston jusqu’en 2014.

« Tzvetan Todorov, penseur de la liberté »

Tzvetan Todorov fut également l’un des fondateurs, en 1983, du Centre de recherches sur les arts et le langage, unité mixte de recherches associée au CNRS et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il a également reçu plusieurs prix importants, dont le prix de la critique de l’Académie française en 2011 pour l’intégralité de ses travaux.

« Infinie tristesse d’apprendre la mort de Tzvetan Todorov, penseur de la liberté », a réagi Sandrine Tolotti, ex-rédactrice en chef du bimestriel littéraire Books, dont M. Todorov était membre du comité éditorial.

Venant de ce que l’on appelait alors le bloc de l’Est – héritier du stalinisme le plus obtus –, il savait à quel point les idées «pures» peuvent mener au totalitarisme le plus noir. D’où cet humanisme, qui n’a jamais été considéré comme une qualité première par les intellectuels français, y voyant toujours une faiblesse. Dans ses livres Mémoire du mal, tentation du bien, paru en 2000, ou Insoumis (2015), les deux chez Robert Laffont, Tzvetan Todorov dressait le portrait de ceux qui avaient incarné pour lui l’esprit de résistance. Il faut écrire «de ceux» puisque la grammaire l’impose, alors qu’il serait plus juste d’écrire «de celles», tant les femmes avaient tenu pour lui une place essentielle dans ce siècle qui n’avait pas eu grand-chose de grand.

Avec agences

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