22 juin 2017

Un cimetière musulman à Alger

Après les mosquées, j’ai voulu voir un cimetière mahométan. Plus loin que la Kasba, en dehors des fortifications, il couvre les deux versants d’un ravin qui fait face à la mer. Rien ne le désigne à l’attention; pas de ces croix plantées ni de ces monuments qui, sur les tombeaux européens, frappent de loin les regards. Si je n’avais été averti, j’aurais pu passer à côté sans le voir. Les tombes, même les plus riches, ne sont recouvertes d’aucune pierre tumulaire; quelques-unes ont un simple dallage en briques ; deux ou trois seulement, appartenant sans doute à de grandes familles, sont surmontées d’un grillage en fer, qui les ferait prendre à distance pour des volières. Les tombeaux ordinaires ne sont indiqués que par un petit encadrement en bois long de 1,50 m et large de 20 à 30 centimètres, dont les deux parois correspondant à la largeur, s’élèvent à une certaine hauteur au-dessus du sol et portent parfois une inscription arabe. Dans l’intérieur de cette sorte de caisse, les parents du défunt cultivent des fleurs, ou bien se contentent de déposer quelques touffes de myrte en guise de couronnes.

Le vendredi, les cimetières sont réservés aux femmes. Elles y vont avec leurs domestiques et leurs enfants; mais ce n’est pas seulement pour y pleurer leurs morts. On voit des groupes se former, et, pour peu qu’on approche, on entend des conversations animées, quelquefois même de joyeux éclats de rire. J’ai croisé sur la route une famille qui rentrait du cimetière et qui remportait dans des corbeilles les restes d’un goûter champêtre. Pour la femme musulmane, le cimetière est la seule promenade autorisée ; si l’on y ajoute le bain et la mosquée, on aura les trois seuls motifs qui l’autorisent à quitter légitimement sa demeure. Il est donc tout naturel que, pour cette pauvre recluse, une visite hebdomadaire au tombeau d’un parent se transforme en partie de plaisir.

Comme aucune clôture ne sépare le cimetière de la route, je n’ai eu qu’un pas à faire pour y pénétrer, en dépit de l’usage. Mon arrivée a mis en fuite une mère, sa petite fille et leur domestique. En me voyant passer près d’elles, les deux femmes ont ramené précipitamment leur voile sur leur visage. L’enfant seule, que son âge dispensait de ce soin, m’a regardé en face d’un air étonné et presque hardi. A mon retour, je les ai suivies à distance, heureux de saisir sur le fait ce trait de mœurs musulmanes. Etait-ce curiosité ou frayeur? Je l’ignore. Mais tout le long de la route elles se retournaient à chaque instant, les deux femmes me lançant des regards furtifs, la petite fille, toujours en arrière, ne craignant pas de s’arrêter pour regarder en face un roumi. Je n’oublierai pas cette petite Arabe, gracieusement drapée dans ses larges vêtements rouges et blancs.

Ernest Fallot, Alger, 7 mars 1884.

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