Zedek Mouloud, une exception au panthéon de l’histoire

Écouter la chanson inédite « Taqvaylit ou la dépersonnalisation de la Kabylie »

Tel un phénix, tirugza kabyle renaît à chaque fois de ses cendres. Depuis 1998, nous avions cru que l’à-plat-ventrisme était la nouvelle religion de la quasi totalité des chanteurs kabyles (pas seulement les chanteurs) qui couraient derrière les larbins du régime pour être programmés dans des soirées ramadanesques et des festivités dites culturelles organisées périodiquement par le régime et pour la gloire du petit roitelet kabylophobe et de son clan. Que nenni, dans cette Kabylie qui croule sous le poids d’une politique visant à la mettre à genoux avant de la défigurer identitairement, dans ce pays qui a vu son élite et ses artistes se « normaliser » pour devenir de simples quémandeurs de contrats (de pognon), de pseudo promotions sur une chaîne télé (TV4) qui est un véritable moyen d’acculturation de la Kabylie et de perversion de sa langue (1), ainsi que sur des scènes qui ne visent qu’à créer l’illusion d’une vie culturelle à même de rendre invisible un secteur, celui de la culture, moribond et à servir d’alibi pour banaliser le clientélisme éhonté que d’aucuns osent, sans scrupule, revendiquer comme une forme de fantaisie, l’atavisme se régénère.

Ainsi, l’action historique du 03 août 2013 à Tizi-Ouzou aura été aussi l’occasion de préciser davantage la décantation entre, d’une part, ce microcosme rentier et, de l’autre part, les ilots épars de ces valeurs bien kabyles que sont « tirugza d yiseɣ » qu’on a eu du mal à distinguer dans la nébulosité ambiante de cette dernière décennie où la duplicité des opposants de pacotille était au coude-à-coude avec une élite domestiquée et des « aartistes » qui n’ont plus ni dignité ni véritablement de cause à défendre ; mus uniquement par l’appât du gain et les « honneurs » d’un régime morbide.

Bien entendu, entre, d’un côté, la masse de ces chanteurs de basse-cour et autres carriéristes sans scrupules, et de l’autre côté, nos îlots de dignité qui restent insensibles aux cris de sirènes de la corruption et du reniement, on ne peut oublier l’existence de cette autre catégorie d’artistes qui tentent de se faire oublier, qui ne s’engage ni du côté du pouvoir ni du côté de la Kabylie, choisissant le confort et la facilité de la neutralité comme position à moindre risque oubliant l’implacable vérité brechtienne selon laquelle ne pas s’engager est en soi un engagement implicite…en faveur de l’ennemie. Or, une infime partie de cette catégorie ne manque pas d’engagement dans les œuvres, quelques uns furent même très engagés durant les années 80 et 90…des déceptions ont eu raison de leur fougue mais est-ce une une raison de renoncer ?

En ce jour qui a défrayé la chronique malgré le nombre de « déjeuneurs » qui aurait pu être beaucoup plus grand sans la peur légitime, du reste, amplement justifiée, et la désinformation relayée par une certaine presse, par les médias officiels et officieux et la mise à contribution des mosquées, la venue de Zedek Mouloud sur la place Matoub Lounès de Tizi-Ouzou était une sorte de clin d’œil au Rebelle, une lueur d’espoir dans l’obscurité régnante de la courbette et un acte hautement héroïque tant l’artiste n’était aucunement dans un quelconque besoin de paraître, son aura étant une vérité établie, et, le pire ou le meilleur, c’est selon, il était conscient des remous que son geste ne manquerait pas de susciter et des risques qu’il encourait en venant non seulement participer à une action inédite et porteuse de périls mais en montant aussi sur le banc public pour prendre la parole à travers un mégaphone pour réaffirmer la nécessité de lutter pour préserver les libertés individuelles et collectives propres à la culture kabyle dont celle de la liberté de conscience pour ne pas subir le diktat d’une religion qui tente, petit à petit, de s’ériger en véritable chape de plomb sur la société kabyle et ce, au détriment de sa pensée millénaire, de ses coutumes séculières et de son attachement viscéral, plusieurs fois réaffirmé et confirmé, aux valeurs de démocratie et de laïcité. Ce jour-là, Zedek réinventait la noblesse du fait d’être artiste et, au-delà de son art fulminant, subtile et original qui a marqué indélébilement la culture et la langue kabyles, son engagement sur le terrain miné de la lutte démocratique et laïque en général et de la Kabylie en particulier, l’avait, sans nul doute, hissé au rang des galactiques du peuple que furent les Matoub, Kateb, Amrouche, Mohya et d’autres.

JPEG - 65.7 ko

Sa décision de mettre fin à sa brillante carrière n’a pas été du gout de ses fans et des millions de Kabyles qui n’avaient pas saisi la portée et les raisons du recours à une telle option extrême totalement inattendue. Son intervention, ci-dessous, qu’il vient de faire, devant une caravane populaire qui s’est déplacée chez-lui pour lui exprimer le soutien de tout un peuple, éclaire l’opinion d’une manière subtile, responsable et on ne peut que le soutenir dans sa démarche qui est, à la fois, un moyen de tâter le terrain de la solidarité militante et, en filigrane, une manière de secouer le cocotier somnolent de la mobilisation citoyenne en Kabylie.

Pour l’histoire enfin, car c’est elle qui s’écrit aujourd’hui, il y a lieu de signaler que le rassemblement de soutien du Trocadéro de Paris avait enregistré la participation de Karim Abranis tandis que l’appel à l’action du 03 août 2013 n’avait recueilli que le soutien des artistes Tenna et Zahir Amyas ainsi que celui de Malika Matoub. C’est dire combien est vaste le renoncement de notre élite dispersée ou domestiquée ainsi que celui de la quasi majorité des chanteurs et autres praticiens des autres arts qui, depuis plusieurs années, ont subi un conditionnement pavlovien par madame la mini-stre de la (in)culture. Mais comme le dit si bien Zedek Mouloud, le seul artiste qui s’est déplacé au rassemblement historique contre l’inquisition : « toutes les causes justes commencent dans ces conditions. »…

Allas DI TLELLI

(1) La chanteuse Tenna est jusqu’à présent la seule à avoir décliné l’invitation de la chaîne Tamazight (TV4) après que les responsables de celle-ci aient refusé les conditions posées par l’artiste, dont le fait de ne pas afficher son nom et les titres de ses chansons transcrits en caractères arabes comme ça se fait systématiquement sur cette chaîne dont l’une des missions est vraisemblablement de préparer les esprits des nouvelles générations kabyles à accepter l’idée de transcrire Tamazight et la langue kabyle en caractères arabes.


JPEG - 57.3 ko

Intervention de Zedek Mouloud devant la caravane populaire

« Votre geste et votre soutien me vont droit au cœur et me redonnent beaucoup d’espoir. Il faut savoir que le 3 août, j’étais venu de mon plein gré. Ma participation était naturelle.

Amazigh et Kabyle, ça veut dire Homme libre, et j’estime que l’on doit redonner un sens dans la pratique à notre nom.

Notre liberté doit se voir sur le terrain. Je trouve inacceptable qu’un kabyle risque des représailles parce qu’il ne fait pas ramadan, parce qu’il mange en public.

Le 03 août dernier, nous n’étions pas aussi nombreux que nous pouvions l’être, mais toutes les causes justes commencent dans ces conditions. Il faut dire qu’après l’évènement, je me suis senti très isolé, et ce, malgré la présence de quelques amis.

J’ai décidé de prendre la décision de me retirer parce que j’avais l’impression d’être dans le viseur des critiques juste à cause de ma qualité d’artiste. J’ai pensé qu’en laissant tomber la chanson, je redevenais un citoyen classique et qu’on n’aurait plus d’excuses pour me contester l’exercice de ma liberté d’expression.

J’ai aussi pensé que si je prenais une telle décision, un choix important s’imposerait : soit j’étais soutenu et cela se manifestera, ce qui me conforterait dans mon combat et ses difficultés. Soit j’étais finalement réellement seul, ou presque, et dans ce cas je n’avais plus besoin de continuer à me battre, puisque, un tel combat se doit d’être mené de façon collective et solidaire.

Aujourd’hui vous êtes là, vous avez tranché cette alternative. Le combat va continuer ! Tant que vous êtes encore là, la Kabylité vivra ! ».

Zedek Mouloud

 

1 Comment

  1. Bonjour je suis la recherche d’un conte kabyle que j’ai entendu une fois. C’est une jeune fille qui demande à sa mère pourquoi on plie la galette d’une certaine manière avant de la mettre au four. La mère ne le sait pas elle pose donc la question à sa grand-mère puis à son arrière-grand-mère et découvre enfin que le four était simplement à l’origine trop petit. Si vous connaissez ce conte, voulez-vous mon informer ?
    cordialement Eric Conques
    econqs@gmail.com

Donner un avis sur l'article